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Facebook m’a rendu injoignable

mardi 30 avril 2019 à 11:55

Comment le simple fait d’avoir un compte Facebook m’a rendu injoignable pendant 5 ans pour plusieurs dizaines de lecteurs de mon blog

Ne pas être sur Facebook ou le quitter est souvent sujet au débat : « Mais comment vont faire les gens pour te contacter ? Comment vas-tu rester en contact ? ». Tout semble se réduire au choix cornélien : préserver sa vie privée ou bien être joignable par le commun des mortels.

Je viens de me rendre compte qu’il s’agit d’un faux débat. Tout comme Facebook offre l’illusion de popularité et d’audience à travers les likes, la disponibilité en ligne est illusoire. Pire ! J’ai découvert qu’être sur Facebook m’avait rendu moins joignable pour toute une catégorie de lecteurs de mon blog !

Il y’a une raison toute simple qui me pousse à garder un compte Facebook Messenger : c’est l’endroit où les quelques apnéistes belges organisent leurs sorties. Si je n’y suis pas, je rate les sorties, aussi simple que ça. Du coup, j’ai installé l’application Messenger Lite, dans le seul but de pouvoir aller plonger. Or, en fouillant dans les options de l’app, j’ai découvert une sous-rubrique bien cachée intitulée « Invitations filtrées ».

Là, j’y ai trouvé plusieurs dizaines de messages qui m’ont été envoyés depuis 2013. Plus de 5 années de messages dont j’ignorais l’existence ! Principalement des réactions, pas toujours positives, à mes billets de blogs. D’autres étaient plus factuels. Ils émanaient d’organisateurs de conférences, de personnes que j’avais croisées et qui souhaitaient rester en contact. Tous ces messages, sans exception, auraient eu leur place dans ma boîte mail.

Je ne savais pas qu’ils existaient. À aucun moment Facebook ne m’a signalé l’existence de ces messages, ne m’a donné la chance d’y répondre alors que certains datent d’une époque où j’étais très actif sur ce réseau, où l’app était installée sur mon téléphone.

À toutes ces personnes, Facebook a donné l’illusion qu’elles m’avaient contacté. Que j’étais joignable. À tous ceux qui ont un jour posté un commentaire sous un de mes billets publiés automatiquement, Facebook a donné l’impression d’être en contact avec moi.

À moi, personnage public, Facebook a donné l’illusion qu’on pouvait me joindre, que ceux qui n’utilisaient pas l’email pouvaient me contacter.

Tous, nous avons été trompés.

Il est temps de faire tomber le voile. Facebook n’offre pas un service, il offre une illusion de service. Une illusion qui est peut-être ce que beaucoup cherchent. L’illusion d’avoir des amis, d’avoir une activité sociale, une reconnaissance, un certain succès. Mais si vous ne cherchez pas l’illusion, alors il est temps de fuir Facebook. Ce n’est pas facile, car l’illusion est forte. Tout comme les adorateurs de la Bible prétendent qu’elle est la vérité ultime « car c’est écrit dans la Bible », les utilisateurs de Facebook se sentent entendus, écoutés, car « Facebook me dit que j’ai été vu ».

C’est d’ailleurs le seul et unique but de Facebook. Nous faire croire que nous sommes connectés, peu importe que ce soit vrai ou pas.

Pour chaque contenu posté, l’algorithme Facebook va tenter de trouver les quelques utilisateurs qui ont une probabilité maximale de commenter. Et encourager les autres à cliquer sur le like sans même lire ce qui s’y passe, juste parce que la photo est jolie ou que tel utilisateur like spontanément les posts de tel autre. Au final, une conversation entre 5 individus ponctuée de 30 likes donnera l’impression d’un retentissement national. Exception faite des célébrités, qui récolteront des dizaines de milliers de likes et de messages parce que ce sont des célébrités, peu importe la plateforme.

Facebook nous donne une petite impression de célébrité et de gloriole grâce à quelques likes, Facebook nous donne l’impression de faire partie d’une tribu, d’avoir des relations sociales.

Il est indéniable que Facebook a également des effets positifs, permet des échanges qui n’existeraient pas sans cela. Mais, pour paraphraser Cal Newport dans son livre Digital Minimalism : est-ce que le prix que nous payons n’est pas trop élevé pour les bénéfices que nous en retirons ?

Je rajouterais : tirons-nous vraiment des bénéfices ? Ou bien l’illusion de ceux-ci ?

Photo by Aranka Sinnema on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Les candidats aux élections doivent-ils être actifs sur les réseaux sociaux ?

jeudi 25 avril 2019 à 10:36

Après avoir lu plusieurs de ses livres, j’ai eu l’occasion de rencontrer l’ingénieur philosophe Luc de Brabandere. Autour d’un jus d’orange, nous avons, entre une conversation sur le vélo et la blockchain, discuté de sa présence sur les listes Écolo aux prochaines élections européennes et de la pression de ses proches pour se mettre sur les réseaux sociaux.

« On me demande comment j’espère faire des voix si je ne suis pas sur les réseaux sociaux », m’a-t-il confié.

Une problématique que je connais bien, ayant moi-même créé un compte Facebook en 2012 dans le seul but d’être candidat aux élections pour le Parti Pirate. Si, il y’a quelques années, ne pas être sur les réseaux sociaux était perçu comme ne pas être en phase avec son époque, les choses sont-elles différentes aujourd’hui ? Les comptes Facebook ne sont-ils pas devenus l’équivalent des affiches placardées un peu partout ? En politique, un adage dit d’ailleurs que les affiches ne font pas gagner de voix, mais que ne pas avoir d’affiches peut en faire perdre.

Peut-être que pour un politicien professionnel dont la seule finalité est d’être élu à n’importe quel prix, les réseaux sociaux sont aussi indispensables que le serrage de mains dans les cafés et sur les marchés. Mais Luc n’entre clairement pas dans cette catégorie. Sa position de 4e suppléant sur la liste européenne rend son élection mathématiquement improbable.

Il ne s’en cache d’ailleurs pas, affirmant être candidat avant tout pour réconcilier écologie et économie. Mais les réseaux sociaux ne seraient-ils pas justement un moyen de diffuser ses idées ?

Je pense que c’est le contraire.

Les idées de Luc sont amplement accessibles à travers ses livres, ses écrits, ses conférences. Les réseaux sociaux broient la rigueur, la finesse de l’analyse pour la transformer en succédané idéologique, en prêt-à-partager. Sur les réseaux sociaux, le penseur devient vendeur et publicitaire. Les chiffres affolent et forcent à rentrer dans une sarabande de likes, dans une illusoire impression de fausse popularité savamment orchestrée.

Qu’on le veuille ou non, l’outil nous transforme. Les réseaux sociaux sont conçus pour nous empêcher de penser, de réfléchir. Ils échangent notre âme et notre esprit critique contre quelques chiffres indiquant une croissance de followers, de clics ou de likes. Ils se rappellent à nous, nous envahissent et nous conforment à un idéal consumériste. Ils servent d’exutoires à nos colères et à nos idées pour mieux les laisser tomber dans l’oubli une fois le feu de paille du buzz éteint.

Bref, les réseaux sociaux sont l’outil rêvé du politicien. Et l’ennemi juré du philosophe.

Une campagne électorale transformera n’importe qui en véritable politicien assoiffé de pouvoir et de popularité. Et que sont les réseaux sociaux sinon une campagne permanente pour chacun de nous ?

Ne pas être sur les réseaux sociaux est, pour l’électeur que je suis, une affirmation électorale forte. Prendre le temps de déposer ses idées dans des livres, un blog, des vidéos ou tout support hors réseaux sociaux devrait être la base du métier de penseur de la chose publique. Je cite d’ailleurs souvent l’exemple du conseiller communal Liégeois François Schreuer qui, à travers son blog et son site, transcende le débat politico-politicien pour tenter d’appréhender l’essence même des problématiques, apportant une véritable transparence citoyenne aux débats abscons d’un conseil communal.

Après, il reste la question de savoir si la présence de Luc sur les listes Écolo n’est pas qu’un attrape voix, si ses idées auront une quelconque influence une fois les élections terminées. Il y’a sans doute un peu de cela. Avant de voter pour lui, il faut se poser la question de savoir si on veut voter pour Philippe Lamberts, la tête de liste.

J’ai de nombreux différends avec Écolo au niveau local ou régional, mais je constate que c’est le parti qui me représente le mieux à l’Europe sur les sujets qui me sont chers : vie privée, copyright, contrôle d’Internet, transition écologique, revenu de base, remise en question de la place du travail.

Si je pouvais voter pour Julia Reda, du Parti Pirate allemand, la question ne se poserait pas car j’admire son travail. Mais le système électoral européen étant ce qu’il est, je crois que ma voix ira à Luc de Brabandere.

Entre autres parce qu’il n’est pas sur les réseaux sociaux.

Photo by Elijah O’Donnell on Unsplash

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Prohibition

vendredi 5 avril 2019 à 13:52

Inquiet, je jetai un regard à ma femme qui refermait doucement la porte de notre appartement.
— Alors ? Tu en as ?
— Moins fort ! me répondit-elle. Je ne tiens pas à ce que les voisins nous dénoncent.

Puis, d’un air conspirateur, elle me tendit un minuscule paquet qu’elle gardait serré dans son poing. Je m’en saisis immédiatement.
— C’est tout ? balbutiais-je.
— Laisse-m’en ! Il faut tenir jusqu’à la prochaine livraison.

Je divisai le paquet en deux parts égales avant de lui en tendre une. Mon maigre butin dans le creux de ma main, je me retirai dans notre toilette, la seule pièce sans fenêtre.
— N’utilise pas tout d’un coup ! chuchota ma femme.

Je ne répondis même pas. Je pensais à l’époque où la vente était libre. Où on se fournissait dans les grands magasins, comparant les marques, n’achetant que de la bonne qualité. Mais le lobby sanitaire s’était joint à l’hystérie écologiste. Aujourd’hui, nous étions des hors-la-loi.

Nous avions certes tenté de nous sevrer, tenant parfois près d’une semaine. Mais, à chaque fois, nous avions craqué, nous étions retombés dans notre addiction, allant jusqu’à plusieurs fois par jour.

Seul dans la toilette, j’ouvris la main et me mis à l’ouvrage. Les muscles de ma nuque se détendirent, mes paupières se fermèrent naturellement et je me mis à pousser des soupirs de jouissance tandis que le dangereux, le précieux coton-tige explorait mon canal auriculaire.

Oui, je connaissais les méfaits de mon acte. J’étais conscient du coût écologique de ces bouts de plastiques, du risque pour mon tympan. Mais rien ne pouvait remplacer cette extase, cet unique moment de jouissance.

Photo by Simone Scarano on Unsplash

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Printeurs 51, la fin.

vendredi 29 mars 2019 à 12:22

Ceci est le dernier épisode d’une aventure qui ce sera étalée sur plusieurs années. J’espère que vous avez apprécier la lecture, que vous la conseillerez à d’autres et que j’aurai l’occasion de la mettre en forme pour vous proposer un véritable livre, électronique ou sur papier. Merci pour votre fidélité à travers cette histoire !

Ce matin, le plus vieux est venu me chercher. Les bébés étaient calmes. J’étais confiant, mon pouvoir était revenu.

— Viens avec moi ! m’a dit le plus vieux. Je veux que tu racontes ton histoire à Mérissa. Je me refuse de croire qu’elle soit inhumaine à ce point là. Une future maman ne peut rester insensible, elle va comprendre, elle va agir.

Je n’ai rien dit, je l’ai suivi silencieusement à travers la ville jusque dans cette grande pièce avec une engrossée. Lorsque le plus jeune a soudainement surgit, avec une jeune femme nue, je me suis doucement mis en retrait. Je sais que mon pouvoir me permet de ne pas être remarqué, de ne pas attirer l’attention sur moi.

Ils ont parlé pendant une éternité. Mais j’ai appris la patience. Je les ai laissé. J’avais confiance. Le pouvoir me soufflerait lorsque serait venu le temps d’agir.

L’enfer s’est soudainement déchainé. Mes cauchemars sont devenus une nouvelle forme de réalité.

J’ai souris.

Elle était là, familière, présente, suintante. La peur ! Ma peur.

Sans forcer, sans colère, j’ai enfoncé la fine baguette de métal dans le dos du plus jeune. Puis du plus vieux. Une simple tige que j’avais arraché à un meuble de l’appartement dans lequel j’avais séjourné et que j’avais caché dans ma manche.

Les bébés hurlaient, dansaient mais cette fois, ce n’est pas moi qu’ils regardaient. L’engrossée regardait un écran et tentait de taper sur un clavier. La plus jeune la soutenait. Je lui ai enfoncé la baguette dans le cou.

Elle a porté ses mains à sa gorge avant de tourner vers moi un regard de surprise extrême. Ses lèvres ont articulé quelques mots.
— L’élément perturbateur, l’imprévu…
Elle s’est écroulée, renversant l’engrossée qui est tombée sur le sol en hurlant.

Je me suis approchée d’elle.

Elle gémissait, tentant de s’apaiser avec des petites respirations saccadées. J’avais déjà vu des travailleuse mettre bas, cela ne me faisait ni chaud ni froid.

D’un geste du doigt, elle me fit signe de me rapprocher. J’obtempérai.
— Comment… Comment t’appelles-tu ? haleta-t-elle.
— 689, répondis-je machinalement.

Malgré sa difficile situation, elle suintait l’autorité. Le pouvoir semblait littéralement jaillir de sa voix, de son visage. Je l’adorais, la vénérais.
— 689, murmura-t-elle, si tu appuies sur la plus grosse touche du clavier, tu détruiras le maitre du monde. La commande est tapée, il suffit de la confirmer.

Le pouvoir. L’immense pouvoir.

Lentement, je me redressai tout en contemplant le clavier, l’écran.

J’ai trouvé la touche. J’ai vu l’écran. J’ai levé le doigt. J’ai hésité.

Puis j’ai regardé la femme en train de hurler tout en se tenant le ventre. Une petite tête humide et visqueuse pointait entre ses cuisses. Les cris de la mère couvraient le cauchemar de la pièce.

— Appuie ! cria-t-elle. Appuie maintenant !

612 se tenait devant moi, le visage tordu par la douleur et le coup mais le regard pétillant de malice.

— L’un d’entre vous verra la Terre. Il la sauvera. L’Élu ! Appuie !

Ma vie se mit à défiler devant mes yeux. La douleur, l’humiliation, l’usine. Devenir G89. Tuer le vieux. Approcher le contremaître. Voir l’espace. La terre. Gagner la confiance du vieux et du jeune terrien. Tuer le jeune terrien qui était un peu trop perspicace. Rester caché dans l’appartement. Affronter mes cauchemars. Être témoin de la résurrection du plus jeune. Et puis devenir le maître du monde ?

— Accomplis ton destin ! m’ordonna le vieux 612. Appuie sur le clavier, sauve la Terre !

Au sol, la femme blonde haletait doucement, les yeux hagards, les jambes écartées. Un bébé silencieux se tortillait auprès d’elle tandis qu’un second crâne minuscule faisait son apparition dans l’enfer de la vie.

À mes pieds, ce qui avait été la maîtresse du monde se convulsait dans les affres de l’enfantement.

— Deviens… Deviens le maitre du monde ! bégaiait-elle. Appuie !
— Appuie ! me supplia 612.

Mais j’avais compris. Une mère est prête à tout pour ses enfants. Une mère ne me confierait jamais les rennes du monde.

Lentement, je m’assis devant le clavier et l’écran. Il état là, le véritable maître du monde. Celui que tout le monde craignait. Celui qui faisait suinter la peur dans les esprits, qui organisait la construction, l’achat, la destruction, la vente, infini cycle consumériste qui consumait lentement la planète.

Dans la pièce, le silence était revenu. Le cauchemar s’était tu. 612 avait disparu, chassé de mon esprit par ma nouvelle lucidité. Seuls restaient des cadavres, une parturiente agonisante et deux nouveaux-nés.

Je contemplai mon œuvre. La femme nue râla, porta la main à sa gorge et tenta de se relever. Sans succès.

Je souris.

Peur, ma fidèle conseillère, ma vieille amie. Je t’obéirai. Je suis ton humble serviteur.

Lentement, je m’éloignai du clavier et de la touche. Je vénérais l’écran, le véritable maître du monde. Mais il savait que, d’une simple pression, je pouvais l’éteindre. Le monde avait retrouvé l’équilibre. Je devais me mettre au service du maître du monde et de ma peur.

Une forme grise sauta sur le bureau, près de l’écran.
— Miaouw ! fit-elle.

Je sursautai.
— Miaouw ! insista-t-elle.

Elle retroussa ses babines, me montrant de minuscules dents blanches. Un feulement jaillit de ce petit corps poilus.
— Lancelot, murmura la femme qui accouchait. Mon petit Lancelot à sa mémère…

Incrédule, je détournai le regard. Mais, doucement, sans même avoir l’air d’y prêter attention, la bête se mit à marcher sur le bureaux. Sa patte enfonça la touche du clavier. Des lignes se mirent à défiler à toute vitesse sur l’écran avant de s’arrêter. Rien ne se passa. Était-ce un subterfuge de mon esprit où la lumière avait-elle clignoté un bref instant ?

Dans un profond borborygme, la femme nue parvint à se mettre à genoux, le corps couvert de sang.

Sur le sol, les deux bébés se mirent soudain à crier. Au dessus de moi, le plafond laissa soudain passer un voile de ciel d’un bleu trop clair, trop brillant.

Photo by Grant Durr on Unsplash

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Pourquoi les superhéros détruisent le monde

vendredi 15 mars 2019 à 12:16

Tout en prétendant le sauver. Et pourquoi ils sont le pire modèle possible pour nos enfants.

Je déteste les films de superhéros. Je conchie cette mode abjecte qui a dirigé la moitié des conversations d’Internet sur le thème DC ou Marvel, qui a créé une génération d’exégètes de bandes-annonces en attente du prochain « film événement » que va leur fournir l’implacable machine à guimauve et à navet hors de prix appelée Hollywood.

Premièrement à cause de cette éternelle caricature du bien contre le mal, cet épuisant manichéisme qu’on tente désormais de nous camoufler en montrant que le bon doit faire des choses mauvaises, qu’il doute ! Mais, heureusement, le spectateur lui, ne doute jamais. Il sait très bien qui est le bon (celui qui lutte contre le mauvais) et qui est le mauvais (celui qui cherche à faire le Mal, avec un M majuscule, mais sans aucune véritable autre motivation, rendant le personnage complètement absurde). Le bon n’en sort que meilleur, c’est effrayant de bêtise, de faiblesse scénaristique. C’est terrifiant sur l’implication dans nos sociétés. Ce qui est Bien est Bien, c’est évident, on ne peut le questionner. Le Mal, c’est l’autre, toujours.

Mais outre ce misérabilisme intellectuel engoncé sous pléthores d’explosions et d’effets spéciaux, ce qui m’attriste le plus dans cet univers global est le message de fond, l’odieuse idée sous-jacente qui transparait dans tout ce pan de la fiction.

Car la fiction est à la fois le reflet de notre société et le véhicule de nos valeurs, de nos envies, de nos pulsions. La fiction représente ce que nous sommes et nous façonne à la fois. Qui contrôle la fiction contrôle les rêves, les identités, les aspirations.

Les blockcbusters des années 90, d’Independance Day à Armaggedon en passant par Deep Impact, mettaient tous en scène une catastrophe planétaire, une menace totale pour l’espèce. Et, dans tous les cas, les humains s’en sortaient grâce à la coopération (une coopération généralement fortement dirigée par les États-Unis avec de nauséabonds relents de patriotisme, mais de la coopération tout de même). La particularité des héros des années 90 ? C’étaient tous des monsieurs et madames Tout-le-Monde. Bon, surtout des monsieurs. Et américains. Mais le scénario insistait à chaque fois lourdement sur sa normalité, sur le fait que ça pouvait être vous ou moi et qu’il était père de famille.

Le message était clair : les États-Unis vont unir le monde pour lutter contre les catastrophes, chaque individu est un héros et peut changer le monde.

Durant mon adolescence, les films de superhéros étaient complètement ringards. Il n’y avait pas l’ombre du moindre réalisme. Les costumes fluo étaient loin de remplir les salles et, surtout, n’occupaient pas les conversations.

Puis est arrivé Batman Begins, qui selon toutes les critiques de l’époque a changé la donne. À partir de là, les films de superhéros se sont voulus plus réalistes, plus humains, plus sombres, plus glauques. Le héros n’était plus lisse. 

Mais, par essence, un superhéros n’est pas humain ni réaliste. Il peut bien sûr être plus sombre si on change l’éclairage et qu’on remplace le costume fluo. Pour le reste, on va se contenter de l’apparence. Une pincée d’explications par un acteur en blouse blanche pour faire pseudo-scientifique apportera la touche de réalisme. Pour le côté humain, on montrera le superhéros face au doute et éprouvant des caricatures d’émotions : la colère, le désir de faire du mal au Mal, la peur d’échouer, une vague pulsion sexuelle s’apparentant à l’amour. Mais il restera un superhéros, le seul capable de sauver la planète.

Le spectateur n’a plus aucune prise sur l’histoire, sur la menace. Il fait désormais partie de cette foule anonyme qui se contente d’acclamer le superhéros, de l’attendre voire de servir, avec le sourire, de victime collatérale. Car le superhéros moderne fait souvent plus de dégâts que les aliens d’Independance Day. Ce n’est pas grave, c’est pour la sauvegarde du Bien.

Désormais, pour sauver le monde, il faut un super pouvoir. Ou bien il faut être super riche. Si tu n’as aucun des deux, tu n’es que de la chair à canon, dégage-toi du chemin, essaie de ne pas gêner.

C’est tout bonnement terrifiant.

Le monde que nous renvoient ces univers est un monde passif, d’acceptation où personne ne cherche à comprendre ce qu’il y’a au-delà des apparences.  Un monde où chacun attend benoîtement que le Super Bien vienne vaincre le Super Mal, le cul vissé sur la chaise de son petit boulot gris et terne.

La puissance évocatrice de ces univers est telle que les acteurs qui jouent les superhéros sont adulés, applaudis plus encore que leurs avatars, car, comble du Super Bien, ils enfilent leur costume pour aller passer quelques heures avec les enfants malades. Les héros de notre imaginaire sont des saltimbanques multimillionnaires qui, entre deux tournages de publicité pour nous laver le cerveau, acceptent de consacrer quelques heures aux enfants malades sous le regard des caméras !

À travers moults produits dérivés et costumes, nous renforçons cet imaginaire manichéens chez notre progéniture. Alors que notre plus grand espoir serait de former les jeunes à être eux-mêmes, à découvrir leurs propres pouvoirs, à apprendre à coopérer à large échelle, à cultiver les complémentarités et l’intérêt pour le bien commun, nous préférons nous vanter de leur avoir fabriqué un super beau costume de superhéros. Parce que ça fait super bien sur Instagram, parce qu’on devient, pour quelques likes, un super papa ou une super maman.

Le reste de la société est à l’encan. Ne collaborez plus mais devenez un superhéros de l’entrepreneuriat, un superhéros de l’environnement en triant vos déchets, une rockstar de la programmation !

C’est super pathétique…

Photo by TK Hammonds on Unsplash

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