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Lettre de vos enfants et votre poubelle en 2050

vendredi 8 octobre 2021 à 10:24

Chers parents,

Nous sommes le 8 octobre 2051. J’ai aujourd’hui 30 ans et un peu de recul sur mon enfance, mon éducation et le monde dans lequel j’ai grandi.

Ma génération est confrontée à une problématique sans précédent dans l’histoire de l’humanité : devoir gérer les déchets de la génération précédente.

Jusqu’aux années 1970, la planète se régénérait naturellement. Les déchets humains étaient absorbés et recyclés spontanément. À partir de votre génération, ce ne fut plus le cas. Vous fûtes la toute première génération de l’histoire à produire et consommer plus que ce que la terre ne le permettait.

Vous nous laissez sur les bras l’excédent de déchets.

Le pire, c’est que vous le saviez.

Quand je me réfère aux archives et à mes souvenirs de prime jeunesse, votre époque n’était guère accueillante. Vous aviez des voitures consommant de l’énergie fossile et des fumeurs au cœur des villes ! Aujourd’hui, la voiture électrique ne sert que pour se déplacer entre les centres citadins. Elles sont strictement interdites dans les zones urbaines où tout se fait à pied, à vélo, à trottinette ou en taxi-tram autonome. Malgré tout, notre air est moins respirable que le vôtre !

Merci d’avoir œuvré à cette transformation. Peut-être était-ce le minimum à faire pour que nous survivions. Car si vous avez agi, souvent avec beaucoup de bonne volonté, c’était rarement dans le bon sens.

Comme cette manie que vous aviez de vouloir économiser l’électricité. J’ai du mal à croire que, même à votre époque, l’électricité n’était pas abondante et peu polluante pour les individus. Si j’en crois les archives, les années 2020 voyaient de réguliers pics de surproduction d’électricité dus aux panneaux solaires et vous démanteliez des centrales nucléaires parfaitement fonctionnelles. Vous perdiez vraiment votre temps à vous convaincre de mettre des ampoules économiques si polluantes à produire ? Un peu comme le coup de faire pipi dans la douche ou de ne pas imprimer les emails. Vous pensiez sérieusement que nous allions vous remercier pour cela ?

Vous semblez avoir dépensé tellement d’énergie et de temps pour tenter, parfois vainement, d’économiser 10% de votre consommation privée de ce qui n’était de toute façon qu’une goutte d’eau face à l’industrie. Vous culpabilisiez les individus alors que votre consommation personnelle représentait le quart de l’électricité consommée globalement (dont le tiers uniquement pour le chauffage). Même si vous aviez arrêté de consommer complètement de l’électricité à titre individuel, cela n’aurait eu qu’un impact imperceptible pour nous.

Par contre, vous nous laissez sur le dos des gigatonnes de déchets de ces appareils dont plus personne ne voulait, car ils consommaient un peu trop. Chaque année, culpabilisés par le marketing, vous vous équipiez d’une nouvelle génération d’appareils qui consommaient « moins », de vêtements « fair trade », de gourdes prétendument recyclables et de vaisselle en bambou. Le tout ayant fait le tour du monde pour rester brièvement dans vos armoires avant de combler les décharges sur lesquelles nous vivons désormais.

Vous semblez vous être évertué à acheter le plus de gadgets inutiles possibles, mais en vous rassurant, car, cette année, la fabrication du gadget en question avait émis 10% de CO2 en moins que celui de l’année précédente et que l’emballage était « presque entièrement recyclable  ». Ses composants avaient fait trois fois le tour du globe, mais, rassurez-vous, deux arbres avaient été plantés. Aujourd’hui encore, nous avons du mal à comprendre comment vous aviez matériellement le temps de faire autant d’achats. Il semblerait que vous deviez passer plus de temps à faire « du shopping » et à remplir vos armoires qu’à réellement utiliser vos achats. Armoires pleines à craquer que nous devons vider les jours qui suivent votre décès, moitié pleurant votre perte, moitié râlant sur votre propension à tout garder.

Consommer des gadgets était peut-être la seule façon que vous pouviez imaginer pour poursuivre la lubie de votre génération : créer des emplois. Toujours plus d’emplois. Une partie de ces emplois consistaient d’ailleurs explicitement à vous convaincre d’acheter plus. Comment avez-vous moralement pu accomplir ces tâches explicitement morbides ? Parce que c’était votre travail, certainement. L’histoire démontre que les pires exactions furent commises par des gens dont « c’était le travail ». Pousser les autres à consommer fait désormais partie de ces crimes historiques contre l’humanité. Utiliser le prétexte écologique pour consommer encore plus ne fait qu’aggraver la culpabilité de ceux qui furent impliqués.

Pendant 40 ans, vous avez eu comme politique de créer autant d’emplois que possible, emplois dont le rôle premier était de transformer les ressources en déchets. Pendant 40 ans, vous vous êtes démenés pour remplir le plus vite possible votre poubelle planétaire : nous, l’an 2050.

Nous, vos enfants, sommes votre poubelle. Ce pays lointain qui vous semblait abstrait, nous vivons dedans.

Il a fallu attendre notre génération pour décider que tout vendeur d’un bien ou d’un emballage ni immédiatement consommable ni naturellement dégradable était tenu de racheter ses produits à la moitié du prix, quel que soit l’état. De faire ainsi remonter la chaîne à chaque pièce, chaque composant. Au final, le producteur est en charge de l’évacuation et forcé de gérer son impact.

Bien sûr, il y’eut une énorme perturbation dans les services logistiques qui ont, soudainement, dû fonctionner dans les deux sens. Les industries se sont adaptées en tentant de développer des produits qui dureraient le plus longtemps possible et en favorisant la réparabilité ou la démontrabilité. Soudainement, c’était un argument de vente. Le marketing n’a pas mis longtemps à retourner sa veste et à tenter de vous convaincre que la location, même à très longs termes, était une liberté par rapport à la possession. La réparation a créé une activité économique que vous assimileriez peut-être à des emplois. Paradoxalement, une activité économique naturelle s’est développée le jour où nous avons arrêté de tenter de la créer artificiellement. Où nous avons considéré qu’il devait être possible de vivre sans travail. Nous espérons, de cette manière, redevenir une génération qui ne produit pas plus de déchet que ce que la planète peut absorber. Que ce soit en CO2, en microparticules, en métaux lourds.

Le réchauffement climatique et les feux de forêt ne nous aident pas, mais nous avons bon espoir d’y arriver.

Il n’empêche que, même si on y arrive, on doit toujours se coltiner vos 50 ans de déchets. Ils ne sont pas prêts de disparaitre vos jouets en plastique bon marché pas cher achetés pour calmer le petit dernier dans le magasin ou le téléphone super révolutionnaire devenu un presse-papier has-been 2 ans plus tard. Sans compter que le prix de leur fabrication et de leur transport nous accompagne à chacune de nos inspirations dans l’air chargé de CO2.

Chacune de nos respirations nous rappelle votre existence. Nous fait nous demander pourquoi vous n’avez pas agi ? Pourquoi avons-nous dû attendre de vous enterrer ou vous mettre à la retraite pour pouvoir faire quelque chose ?

Et puis certains d’entre nous me racontent qu’ils ont eu des parents qui fumaient. Qu’il était normal de fumer dans les rues à proximité des enfants voir dans les maisons ou les voitures.

Votre génération dépensait donc de l’argent dans le seul et unique but de se détruire la santé, de détruire la santé de ses propres enfants tout en polluant l’atmosphère, tout en polluant l’eau ? Vous financiez une florissante industrie dont le seul et unique objectif était la destruction de la santé de ses clients, des enfants de ses clients, de l’entourage de ses clients et de la nature ? On estime aujourd’hui que près de 1% du CO2 excédentaire dans l’atmosphère est dû à l’industrie du tabac. On s’en serait bien passé.

Par contre, il faut le reconnaitre, nous avons plein de photos et de documents historiques qui prouvent que vous étiez militants, que vous signiez des pétitions et que vous « marchiez pour le climat ». En fumant des clopes.

C’est devenu une moquerie récurrente quand on parle de vous. La génération des écolos-fumeurs. L’image est devenue célèbre pour illustrer ce mélange de bonne volonté collective inutile et paresseuse, cette propension à culpabiliser les individus pour des broutilles, à accomplir des actions collectives symboliques sans enjeu et à se voiler la face devant les comportements réellement morbides.

Vous hurliez « Priorité à la sauvegarde de la planète ! ». Ce à quoi les politiciens répondaient « Tout à fait ! Priorité à l’économie et la sauvegarde de la planète ! ». Puis, la gorge un peu enrouée, chacun rentrait chez soi, satisfait. Avant d’organiser un grand atelier participatif « Méditation transcendentale et toilettes sèches » où vous vous faisiez passer un joint de tabac industriel mélangé d’herbe bio issue du potager partagé.

Notre génération est permissive. Dans beaucoup de parties du monde, l’usage de drogue récréative est autorisé ou toléré. Par contre, toute émission de particules toxiques est strictement interdite dans les lieux publics. Ce n’était vraiment pas difficile à mettre en place et la seule raison que nous voyons pour laquelle vous ne l’avez pas fait c’est que vous ne le vouliez pas.

Malgré vos discours, vous ne vouliez absolument pas construire un monde meilleur pour nous. Il suffisait de vous poser la question : « est-ce que j’ai envie que mes enfants fument ? » Même parmi les fumeurs invétérés, je pense que très peu auraient répondu par l’affirmative. « Ai-je envie que mes enfants subissent le poids écologique de vingt téléphones portables pour lesquels j’ai, au total, dépensé un an de salaire ? De milliers de kilomètres de diesel et de cinq voitures de société ? ». Il aurait suffi de vous poser la question. Interdire la cigarette dans l’espace public aurait été une manière toute simple d’affirmer que vous pensiez un peu à nous.

Mais vous ne pensiez pas à nous. Vous n’avez jamais pensé à nous. Vous avez juste voulu vous donner bonne conscience en ne changeant strictement rien à vos habitudes, même les plus stupides. Pour votre décharge, vous n’avez pas hérité non plus d’une situation facile de vos propres parents, cette génération qui après une gueule de bois post-mai 68, s’est accaparé toutes les richesses et les a gardées en votant Reagan/Tatcher et allongeant son espérance de vie. Sans jamais vous laisser votre place.

Quand nous en discutons entre nous, nous pensons que, finalement, nous avons de la chance d’être là. On doit gérer vos poubelles, mais vous auriez pu, pour le même prix, nous annihiler. Vous nous avez traités comme un pays vierge, un pays lointain à conquérir pour en exploiter les ressources à n’importe quel prix. Un pays qui vous appartenait de droit, car les autochtones n’offraient aucune résistance active.

Ce qui est fait est fait. Il nous reste la tâche ardue de ne pas faire pareil et tenter d’offrir un monde meilleur à nos enfants. Non pas en prétendant penser à eux pour nous donner bonne conscience, mais en tentant de penser comme ils le feront. En les traitant comme un pays ami à respecter, un partenaire. Non plus comme une poubelle sans fond.

Signé : votre futur

Note de l’auteur : L’idée de considérer le futur comme un pays avec qui entretenir des relations internationales m’a été inspirée par Vinay Gupta lors d’une rencontre au parlement européen en 2017. Vinay a ensuite publié une analyse très intéressante où il suggère de voir toutes nos actions à travers le filtre du futur que nous réservons aux enfants de cette planète.

https://medium.com/@vinay_12336/a-simple-plan-for-repairing-our-society-we-need-new-human-rights-and-this-is-how-we-get-them-cee5d6ededa9

Bien que ces deux inspirations n’aient pas été conscientes au moment de la rédaction de ce texte, elles m’apparaissent comme indubitables à la relecture.

Photo by Simon Hurry on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

La voix, le bruit, l’audiolivre et les inondations…

lundi 20 septembre 2021 à 11:38

Vous pouvez dès à présent précommander la version audiolivre de Printeurs et donner votre avis sur la voix à choisir. Ce qui me fait réfléchir à la voix, au bruit, au marketing, au crowdfunding et aux inondations…

Mon roman Printeurs va prendre de la voix et sera bientôt produit sous forme d’un audiolivre. Un format avec lequel je ne suis pas du tout familier (je suis un lecteur visuel), mais dont je me réjouis d’écouter le résultat. Je suis d’ailleurs curieux d’avoir les avis des gros consommateurs de livres audio sur ce qui fait un « bon » audiolivre. Qu’aimez-vous ? À quoi doit-on faire attention ? Et qu’est-ce qui vous fait arrêter votre écoute à tous les coups ?

Afin de financer cette entreprise, mon éditeur a mis en place une campagne de crowdfunding au cours de laquelle vous pouvez précommander la version audio de Printeurs. Vous aurez même la possibilité de donner votre avis sur des voix présélectionnées. Je suis vraiment curieux de lire l’avis des amateurs du genre.

Précommander la version audio de Printeurs :https://fr.ulule.com/ludomire/?reward=752654
Voter pour votre voix préférée (lien réservé aux souscripteurs) : https://fr.ulule.com/ludomire/news/decouvrez-le-casting-de-voix-pour-le-livre-audio-p-312900
Explications techniques sur l’adaptation audio : https://fr.ulule.com/ludomire/news/les-adaptations-en-livres-audio-312264/

La voix

La voix est un médium particulier. Lorsqu’on parle, le charisme et les intonations ont souvent plus d’importance que le contenu lui-même. Les incohérences sont gommées par le rythme. Un exemple parmi tant d’autres : j’ai été récemment interviewé par Valentin Demé pour le podcast Cryptoast afin de parler des monopoles et de la blockchain.

Pendant une heure, je parle en laissant mes idées vagabonder. Des idées bien moins formées que ce que j’écris d’habitude, des intuitions, des explorations. D’après les réactions, ce que je dis semble intéressant. Mais il faudrait garder à l’esprit que, à l’exception d’un discours entièrement préparé (un cours par exemple), les informations sont beaucoup plus aléatoires et toujours à prendre avec un grain de sel. Paradoxalement, la voix est plus convaincante alors qu’elle est moins rigoureuse. On apprend et réfléchit dans les livres, on se fait convaincre par les discours. La politique est une affaire de voix. La science est une affaire d’écrit.

Ploum sur Cryptoast : https://www.youtube.com/watch?v=vq6o_30LxJM

Le crowdfunding en question

Cette campagne de crowdfunding ne concerne pas que Printeurs. C’est avant tout une campagne englobant toutes les nouveautés de la collection SFFF Ludomire notamment la version papier en quatre volumes du One Minute de Thierry Crouzet. One Minute est un roman de SF se déroulant durant… une seule et unique minute, comme le dit le titre. Chacun des 365 chapitres dure… une minute. J’ai beaucoup apprécié la version Wattpad et je me réjouis de lire cette version entièrement retravaillée.

Encore de la pub pour une campagne de crowdfunding ? Autant je suis enthousiaste sur le contenu, autant je vous comprends.

La campagne crowdfunding de Printeurs m’a laissé un souvenir assez amer. Certes, elle a été un incroyable succès (grâce à vous qui me lisez) mais j’ai eu l’impression de spammer sans arrêt mes réseaux. De produire le bruit contre lequel je me bats tellement. J’en suis sorti lessivé et ceux qui me suivent également. Le problème, comme me l’a fait remarquer mon éditeur, c’est que le spam… ça fonctionne !

Ces campagnes sont désormais beaucoup plus nombreuses. Il faut se différencier, se professionnaliser. Bref, le marketing redevient essentiel alors que, dans mon esprit, l’un des buts initiaux du crowdfunding était de se passer de cette étape. Ironiquement, le marketing se concentre, non plus sur le produit lui-même, mais sur la promotion… de la campagne de financement ! Alors que cette méthode est censée rapprocher le créateur du consommateur, elle l’éloigne paradoxalement.

C’est un questionnement que se pose également Lionel, mon éditeur. Comment se faire connaitre et se financer sans pour autant tomber dans le spam ? Thierry lui-même m’a confié ne pas avoir la moindre envie de promouvoir la campagne liée à la parution de son roman.

La campagne Ludomire 2021 :https://fr.ulule.com/ludomire/
Crouzet raconte One Minute : https://tcrouzet.com/2021/09/14/de-lecriture-de-la-vie-du-roman/
Réflexions sur le crowdfunding : http://ludom.cc/index.php/2021/09/08/levolution-du-crowdfunding-selon-mon-experience/

Le prix libre ?

La problématique n’est pas uniquement limitée au crowdfunding. Le prix libre est également impacté. Il y a quelques années, je fus l’un des pionniers francophones du Prix Libre sur le Web à travers un billet au titre provocant : « Ce blog est payant ! ». Force est de constater que le concept s’est largement popularisé, au point d’avoir sa page Wikipédia.

Un peu trop popularisé peut-être. Désormais, le prix libre est partout et, comme par magie, se fédère sur quelques plateformes centralisées. Alias parle justement de son questionnement à propos de Tipeee, plateforme que j’ai également quittée.

Il y’a une fatigue indéniable du public : nous sommes sollicités tout le temps pour financer tous les projets imaginables, depuis les aiguilles à tricoter connectées révolutionnaires à l’installation de pots de fleurs sur la voirie de notre quartier. Outre les sous, il s’agit de jongler entre les différentes plateformes, les sommes, récurrentes ou non. J’ai également le sentiment que ce sont toujours les mêmes qui contribuent à tout, pas spécialement les plus aisés.

J’en ai déduit une sorte de loi générale sur Internet qui fait que toutes les bonnes idées sont soit pas assez populaires pour être largement utiles, soit tellement populaires que ça en fait des mauvaises idées. Les réseaux sociaux, la mobilité en sont les illustrations les plus marquantes. Le prix libre est-il en train de suivre cette voie ?

Les alternatives que nous construisons ne sont-elles séduisantes que parce qu’elles sont des alternatives justement ? Le succès n’entraîne-t-il pas obligatoirement un excès inexorable ? Je pense par exemple au réseau minimaliste Gemini dont je vous ai parlé.

Le prix libre sur Wikipedia :https://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_libre
Alias quitte Tipeee : https://erdorin.org/il-est-temps-de-changer-de-tipeee/
Le drama tipeee (lien gemini) : gemini://lord.re/fast-posts/62-le-drama-tipee-2021/index.gmi

Le livre suspendu et les inondations

Face à ce constat, j’ai décidé de retirer tous les appels aux dons sur mon blog et encourager l’achat de livres. Je trouve que les livres sont parmi les objets les plus symboliques de l’humanité. Un livre n’est jamais inutile. Il peut dormir des années voire des siècles sur des étagères avant de renaître et d’illuminer une journée ou une vie. Le livre, y compris au format électronique, c’est le cadeau par excellence : un monde à découvrir, un objet à transmettre, des explorations intellectuelles à partager, dans le présent et le futur.

Acheter mes livres :  https://ploum.net/livres/

Le livre papier ne connait que deux dangers : le feu et l’eau. C’est malheureusement ce qui est arrivé cet été dans mon pays. Si je n’ai pas été personnellement touché, ce fut bien le cas de ma ville (Ottignies) et surtout de la région d’où sont originaires mon épouse, mes parents et mes ancêtres (vallée de la Vesdre).

Si vous avez perdu votre bibliothèque suite aux inondations ou si vous connaissez quelqu’un dans le cas, envoyez-moi un petit mot, je vous ferais parvenir un exemplaire de Printeurs. Je dispose également de plusieurs ouvrages de la collection Ludomire que j’enverrai volontiers aux bibliothèques qui cherchent à se reconstruire. N’hésitez pas à prendre contact et à faire l’intermédiaire pour des personnes à qui cela pourrait apporter un petit sourire. C’est toujours bon à prendre dans cette période difficile de reconstruction où la vie, comme la Vesdre, semble avoir repris son cours normal. Sauf pour ceux qui ont tout perdu, qui vivent dans l’humidité, qui sont nourris par la Croix-Rouge et dont le cœur s’étreint d’angoisse à chaque nouvelle pluie un peu drue.

Il me reste quelques exemplaires du livre « Les aventures d’Aristide, le lapin cosmonaute ». Ils sont normalement en vente, mais je les offre avec plaisir aux familles avec enfant (idéalement 5-9 ans) qui sont en manque de livre, que ce soit à cause des inondations ou pour des raisons qui ne me regardent pas.

Envoyez-moi un mail en précisant quel livre vous ferait plaisir (ou bien les deux) à l’adresse suspendu at ploum.net.

Bonne lecture et bonne écoute !

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Devenez la poule la plus productive du poulailler !

mercredi 8 septembre 2021 à 11:39

Cette interdépendance que l’on essaie d’oublier afin de camoufler l’apport essentiel de l’oisiveté et de la réflexion ouverte.

En 2014, alors que je parlais beaucoup du prix libre, j’ai reçu un gros paiement d’un lecteur. Ce lecteur me remerciait, car les idées que je décrivais l’inspiraient pour son projet de site de jeu d’échecs en ligne. 6 années plus tard, un de mes étudiants a choisi, comme logiciel libre à présenter pour son examen, ce logiciel : Lichess. Il m’a décrit le modèle libre de développement de Lichess, la méthode de don et le prix libre. Lichess est l’un des plus importants sites d’échecs dans le monde et est fréquenté par des grands maitres comme Magnus Carlsen.

Outre une immense fierté de savoir que certaines des graines que j’ai semées ont contribué à de magnifiques forêts, cette anecdote illustre surtout un point très important que l’idéologie Randienne tente à tout prix de camoufler : le succès n’est pas la propriété d’un individu. Un individu n’est jamais productif tout seul, il ne peut pas « se faire tout seul » en dépit de l’image que l’on aime donner des milliardaires. Si les parents de Jeff Bezos ne lui avaient pas donné 300.000$ en lui faisant promettre de trouver un vrai travail une fois les 300.000$ dépensés, il n’y aurait pas d’Amazon aujourd’hui. Chacun d’entre nous utilise des routes, des moyens de communication, des hôpitaux, des écoles et a des échanges intellectuels fournis par la communauté. L’idéologie de la propriété intellectuelle et des brevets nous fait croire qu’il y’a un unique inventeur, un génie solitaire qui mérite de récolter le fruit de ses efforts. C’est entièrement complètement faux. Nous sommes dépendants les uns des autres et nos succès sont essentiellement des chances, saisies ou non, que nous offre la communauté.

De plus, les brevets sont une gigantesque arnaque intellectuelle. J’en ai fait l’expérience moi-même dans un article assez ancien qui a eu pas mal de retentissement sans jamais rencontrer de contradiction.

https://ploum.net/working-with-patents/

Brevets qui ne servent d’ailleurs que l’intérêt des riches et puissants. Amazon, par exemple, a développé une technique pour repérer ce qui se vend bien sur son site afin de le copier et d’en faire sa propre version. Même s’il y’a des brevets. Parce que personne n’a les ressources d’attaquer Amazon sur une histoire de brevets.

https://www.currentaffairs.org/2020/12/how-amazon-destroys-the-intellectual-justifications-for-capitalism

Les brevets sont une arnaque construite sur un concept entièrement fictif : celui de l’inventeur solitaire. Une fiction qui nie l’idée même de l’interdépendance sociale.

Une interdépendance sociale dont l’apport essentiel à la productivité individuelle a été illustré par un généticien, William Muir, qui a décidé de sélectionner les poules qui pondaient le plus d’œufs afin de créer un « super poulailler » qui serait hyper productif. Le résultat a été catastrophique. Les poules qui pondaient le plus d’œufs au sein d’un poulailler étaient en fait les plus agressives qui empêchaient les autres de pondre. Le super poulailler est devenu une boucherie d’ou presque aucun œuf ne sortait et dont la majorité des poules mourraient !

La conclusion est simple : même les poules qui pondent peu ont un rôle essentiel dans la productivité globale de la communauté. Le meilleur poulailler n’est pas composé des meilleures pondeuses, bien au contraire.

https://economicsfromthetopdown.com/2021/01/14/the-rise-of-human-capital-theory/

Grâce aux témoignages de mes lecteurs, je peux affirmer que mes billets de blog ont une influence sur la société à laquelle j’appartiens. Influence que j’estime essentiellement positive, voire très positive, selon mes propres critères. Lichess en est un exemple spectaculaire, mais je reçois des mails beaucoup plus intimes qui vont dans le même sens et qui me touchent beaucoup (même si j’ai pris la décision de ne plus y répondre systématiquement). Je peux donc affirmer que je suis utile à mon humble échelle.

Au cours de ma carrière, je ne peux trouver aucun exemple où mon travail salarié ait jamais eu le moindre impact et où mon utilité a été démontrée. Pire : je ne vois pas un seul impact positif des entreprises entières pour lesquelles j’ai travaillé. En étant très optimiste, je peux affirmer qu’on a amélioré la rentabilité de certains de nos clients. Mais ce n’est pas vraiment un impact sociétal positif. Et ce rendement est de toute façon noyé dans une gabegie de projets abscons et de procédures administratives. Pendant dix ans, j’ai été payé dans des super-poulaillers, dans des entreprises qui sont elles-mêmes en compétition. Pour un résultat soit nul, soit nocif pour l’humanité et la planète car augmentant la consommation globale.

À l’opposé, je vois directement l’impact des projets auxquels j’ai contribué sans rétribution, notamment les projets de logiciels libres. Le développeur Mike Williamson est arrivé à la même conclusion.

https://mike.zwobble.org/2021/08/side-projects-vs-industry/

Si vous cherchez mon nom sur Wikipedia, vous arriverez sur la page d’un projet auquel j’ai consacré plusieurs années de sommeil sans toucher le moindre centime.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Getting_Things_Gnome

Revenu de base

C’est peut-être pour ça que le revenu de base me semble tellement essentiel. En 2013, je tentais de vous convaincre que le revenu de base était une bonne idée et de signer la pétition pour forcer les instances européennes d’étudier la question. Hélas, le nombre de signatures n’avait pas été atteint.

https://ploum.net/pourquoi-vous-etes-sans-le-savoir-favorable-au-revenu-de-base/

Huit ans plus tard, une nouvelle pétition vient de voir le jour. Si vous êtes citoyen européen, je vous invite vivement à la signer. C’est très facile et très officiel. Il faut mettre vos données personnelles, mais pas votre email. Il est nécessaire d’obtenir un minimum de signatures dans tous les pays d’Europe. N’hésitez pas à partager avec vos contacts internationaux.

https://eci.ec.europa.eu/014/public/#/screen/home

Les observables

Lorsqu’on vous parle de la productivité d’un individu ou du mérite des personnes riches, rappelez-vous l’histoire des poulaillers.

Mais pour les poules, c’est facile. Il suffit de mesurer les œufs pondus. Le problème avec le capitalisme moderne, c’est qu’on se plante tout le temps dans les métriques. Or, si on utilise une mauvaise métrique, on va optimiser tout le système pour avoir des mauvais résultats.

J’ai beaucoup glosé sur ce paradigme des métriques, que j’appelle des « observables ». Je tourne en rond autour du même thème : on mesure la productivité à l’aide des heures de travail (vu que le salarié moyen ne pond pas), donc on crée des heures de travail, donc les jobs servent à remplir le plus d’heures possible. Ce que j’appelle le principe d’inefficacité maximale. Au final, on passe 8h par jour à tenter de brûler la planète afin, une fois sorti du bureau, de pouvoir se payer des légumes bio en ayant l’impression de sauver la même planète.

https://ploum.net/le-principe-dinefficacite-maximale/

Outre les heures de travail, il y’a d’autres métriques absurdes comme les clics, les pages vues et ce genre de choses. Les métriques des gens qui font du marketing : faire le plus de bruit possible ! Le département marketing, c’est un peu un super-poulailler où on a mis tous les coqs les plus bruyants. Et on s’étonne de ne pas avoir un seul œuf. Mais beaucoup de bruit.

https://ploum.net/le-silence-au-milieu-du-bruit/

L’effet des métriques absurdes a un impact direct sur votre vie. Genre si vous utilisez Microsoft Team au travail. Car désormais, votre manager va pouvoir avoir des statistiques sur votre utilisation de Teams. Le programmeur hyper concentré qui a coupé Teams pour coder une super fonctionnalité va bien vite se faire virer à cause de mauvaises statistiques. Et votre vie privée ? Elle ne rentre pas dans les plans du superpoulailler !

https://www.zdnet.com/article/i-looked-at-all-the-ways-microsoft-teams-tracks-users-and-my-head-is-spinning/

Comme plus personne n’a le temps de réfléchir (vu qu’il n’y a pas de métriques sur le sujet et qu’au contraire réfléchir bousille d’autres métriques), l’avenir appartient à ceux qui arrivent à maximiser les métriques. Ou mieux : qui arrive à faire croire qu’ils sont responsables de métriques maximisées. Changer de travail régulièrement permet de ne jamais vraiment exposer son incompétence et de montrer en grade à chaque étape, augmentant ainsi son salaire jusqu’à devenir grand manager hyper bien payé dans un univers où les métriques sont de plus en plus floues. La compétence est remplacée par l’apparence de compétence, qui est essentiellement de la confiance en soi et de l’opportunisme politique. Cela rejoint un peu la thèse de Daniel Drezner développée dans « The Ideas Industry » : les idées simples, prémâchées, faciles à s’approprier (genre TED) prennent le pas sur les analyses profondes et plus subtiles. C’est également un constat fait par Cal Newport dans « A World Without Email » où il dénonce la mentalité de « ruche bourdonnante » de toute entreprise moderne.

Vous êtes entrepreneur ou indépendant ? C’est pareil : vous maximisez les métriques absurdes de vos clients. Si vous avez de la chance d’avoir des clients ! Sinon, vous passez votre temps à optimiser les métriques que vous offrent Facebook, Google Analytics ou Amazon en ayant l’impression de bosser à votre projet. Y’a même un métier entier qui ne fait qu’optimiser une métrique offerte par Google : le SEO.

Il y a quelques années, le simple fait d’avoir émis cette idée m’a valu que des professionnels du secteur s’organisent pour qu’une recherche à mon nom renvoie vers des injures de leur cru. Cette anecdote illustre bien le problème des métriques absurdes : il est impossible de faire comprendre qu’une métrique est absurde à ceux qui payent pour optimiser cette métrique et à ceux qui ont bâti leur carrière sur la même métrique. Une simple remise en question génère une violence complètement disproportionnée, religieuse.

Religion et violence

Le repli identitaire, la religiosité ou la plupart des opinions conservatrices sont générés par l’angoisse et le sentiment de ne pas comprendre. Ce n’est pas une analyse politique, mais bien neurologique. Il suffit de désactiver quelques neurones dans le cerveau pour que, soudainement, l’angoisse ne soit plus liée à ce repli. Comme on ne peut pas désactiver ces neurones chez tout le monde, il reste une solution qui a déjà fait ses preuves : l’éducation, qui permet de comprendre et d’être moins angoissé.

https://www.lemonde.fr/passeurdesciences/article/2015/10/21/moins-croire-en-dieu-avec-la-stimulation-magnetique_6001729_5470970.html

La religion n’est de toute façon qu’un prétexte. Ce ne sont pas les interprétations religieuses qui sont la cause de violences ou de repli, elles en sont au contraire le symptôme, l’excuse.

https://medium.com/incerto/religion-violence-tolerance-progress-nothing-to-do-with-theology-a31f351c729e

Le poulailler sans-tête !

En utilisant religieusement les mauvaises métriques, nous sommes en train de faire de la planète une sorte de super-poulailler où la bêtise et la stupidité sont optimisées. C’est d’ailleurs la définition même de la foi : croire sans poser de question, sans chercher à comprendre. La foi est la bêtise élevée au rang de qualité. L’invasion du capitole par les partisans de Trump en a été l’illustration suprême : des gens pas très malins, ayant la foi que l’un d’entre eux avait un plan et qu’ils allaient le suivre. Sauf qu’il n’y avait pas de plan, que cette invasion était un « meme » comme l’est Q : une simple idée lancée sur les réseaux sociaux qui s’est créé une auto-importance grâce à la rumeur et au bouche-à-oreille virtuel. D’ailleurs, une fois dans le capitole, personne ne savait quoi faire. Ils se sont assis sur les fauteuils pour se sentir importants, ont pris des selfies, ont tenté de trouver des complots croustillants, en quelques secondes, dans les centaines de pages de documents législatifs qui sont probablement disponibles sur le site du gouvernement. Quand votre culture politique est alimentée essentiellement par des séries d’actions sur Netflix, la révolution trouve vite ses limites.

Comme le souligne très bien Cory Doctorrow, les memes et les fake news ne sont pas la réalité, mais ils sont l’expression d’un fantasme. Les memes sur Internet ne sont pas créés pour décrire la réalité, mais pour tenter de faire plier la réalité à nos désirs.

https://locusmag.com/2019/07/cory-doctorow-fake-news-is-an-oracle/

Mais pas besoin d’aller aussi loin. Bien avant Trump, la Belgique avait connu le concept du « politicien-meme » avec le député Laurent Louis. Député tellement absurde que j’avais ironisé sur le fait qu’il n’était qu’une blague à travers un article satirique. Article qui avait d’ailleurs eu pour résultat que Laurent Louis lui-même avait posté son certificat de naissance sur les réseaux sociaux, pour prouver qu’il existait. Cette non-perception de l’ironie m’avait particulièrement frappé.

Comme Trump, Laurent Louis avait fini par trouver un créneau et des partisans. Assez pour foutre un peu le bordel, pas assez pour ne pas disparaitre dans l’oubli comme une parenthèse illustrant les faiblesses d’un système politique bien trop optimisé pour récompenser le marketing et la bêtise. Mais je tombe dans le pléonasme.

https://ploum.net/le-depute-qui-nexistait-pas/

S’évader du poulailler

J’achète un recueil de nouvelles de Valery Bonneau. Je le prête à ma mère avant même de le lire. Elle me dit de lire absolument la première nouvelle,  » Putain de cafetière « . Je me plonge. Je tombe de mon fauteuil de rire. Franchement, le coup du frigo américain avec un code PIN, j’en rigole encore.

Profitez-en ! (en version papier, c’est encore plus délectable !)

https://www.valerybonneau.com/romans/nouvelles-noires-pour-se-rire-du-desespoir/putain-de-cafetiere

Envie d’un roman gonflé à la vitamine ? Besoin de vous évader des confinements et couvre-feux à gogo ? Printeurs de Ploum est fait pour vous!

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est une critique que je ne me lasse pas de relire :

https://albdoblog.com/2021/01/20/printeurs-ploum/

D’ailleurs, si vous avez lu Printeurs, n’hésitez pas à donner votre avis sur Senscritique et Babelio. Je déteste Senscritique, mais je n’ai pas encore trouvé d’alternative durable.

https://www.senscritique.com/livre/Printeurs/43808921

https://www.babelio.com/livres/Dricot-Printeurs-Science-fiction/1279338

Un autre plugin Firefox qui me sauve la vie et pour lequel j’ai souscrit un abonnement premium à prix libre :


https://ninja-cookie.com/

Fini de paramétrer les cookies. Le plugin les refuse automatiquement au maximum refus possible. C’est parfait et indispensable.

Ça en dit long sur l’état du web actuel. Quand on voit le nombre de protections qu’il faut avoir pour pouvoir tout simplement « lire » le contenu des pages web sans avoir le cerveau qui frit et sans être espionné de tous les côtés, on comprend mieux l’intérêt d’un protocole comme Gemini qui est conçu à la base pour être le moins extensible possible !

Conseil BD

Après les magnifiques « L’Autre Monde » et « Mary la Noire », je découvre une nouvelle facette de l’univers de Florence Magnin . « L’héritage d’Émilie ».

J’ai découvert Magnin par hasard, dans ma librairie préférée. L’Autre Monde m’a interpellé. Le dessin était magnifique, mais d’une naïveté particulière. Je n’étais pas certain d’aimer. Je n’ai pas aimé, j’ai littéralement été aspiré. Ce mélange de naïveté et d’univers pour adulte, de fantastique à la fois désuet et incroyablement moderne. L’héritage d’Émilie ne fait pas exception. En fait, il transcende même les deux autres en mélangeant le Paris des années folles et les légendes celtiques d’Irlande, le tout dans une œuvre de fantastique champêtre qui glisse brusquement dans le space opera intergalactique. Oui, c’est complètement incroyable. Et oui, j’adore.

Photo by Artem Beliaikin on Unsplash

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Roudou s’en est allé pédaler un peu plus à l’Ouest

lundi 30 août 2021 à 12:23

Alors que je déclipsais le pied de mes pédales après ma grande traversée du Massif central en VTT en compagnie de Thierry Crouzet, mon téléphone m’afficha un mail au titre à la fois évident et incompréhensible, inimaginable : « Roudou nous a quittés ».

Avec Internet est apparu une nouvelle forme de relation sociale, une nouvelle forme d’interaction voire, j’ose le terme, d’amitié. Une amitié envers des personnes avec qui on se découvre des affinités intellectuelles, mais qu’on ne verra pas souvent voire jamais. Une amitié tout de même. Une amitié qui peut mener sur une complicité, sur la création de projets communs. Une amitié qui dépasse bien des relations en chair et en os que la proximité nous impose quotidiennement.

Jean-Marc Delforge, Roudou pour les intimes, était pour moi de ces amitiés au long cours. Lecteur de mon blog depuis des années, utilisateur de logiciel libre et illustrateur amateur, il m’a envoyé le tout premier fan-art de Printeur et signera ensuite la couverture du premier EPUB Printeurs.

À force de discussions, nous créerons ensemble le webcomic « Les startupeurs » dont j’ai empilé les scénarios avant que, malheureusement, Roudou ne trouve plus le temps pour les dessiner. Des personnages d’employés un peu désabusés (dont l’un est ma parodie selon Roudou), rêvant de créer leurs startup et addicts de la machine à café (une trouvaille de Roudou !).

https://ploum.net/les-startupeurs-un-nouveau-webcomic/

On s’amusait comme des fous avec ces idées, s’essayant au cartoon politique, partageant, discutant et se découvrant une passion commune pour le VTT.

Car Roudou était plus qu’un passionné de VTT. C’était un meneur, un créateur de trace et le fondateur du forum VTTnet. Dans son sillage, impossible de ne pas pédaler.

En 2015, il m’invita à le rejoindre avec mon filleul Loïc pour 3 jours de VTT intensifs en compagnie des membres du forum.

Roudou, sa fille Noémie, mon filleul Loïc et les autres malades de VTTNet en 2015

Par le plus grand des hasards, Loïc et moi sommes repassés dans la région début juillet pour un trip bikepacking. Lorsque Roudou a découvert cela, il m’a immédiatement envoyé un message pour me dire qu’on s’était raté de peu. Alors que Loïc et moi nous prélassions au bord du lac de l’Eau d’Heure, lui était probablement en train d’y faire du bateau. Il rigolait en lisant l’itinéraire que nous avions pris, me disant qu’il aurait pu nous guider, qu’il habitait tout près.

Je me suis senti triste à l’idée d’avoir manqué une telle opportunité de pédaler ensemble. J’ai promis qu’on referait le trip l’année prochaine. Que ce serait vraiment chouette de se retrouver sur un vélo (même si, pour des raisons de santé qu’il ne voulait pas détailler, le VTT de Roudou était devenu électrique).

À un message un peu accusateur me demandant comment j’osais venir pédaler dans sa région sans le prévenir, je répondis que j’étais persuadé qu’il habitait bien plus à l’ouest.

La réponse de Roudou ne se fit pas attendre : « Ma femme aussi me dit souvent que je suis bien trop à l’ouest. »

Ce fut le dernier message que je reçus de lui. Le 16 juillet, j’embarquais pour 1000km de VTT essentiellement déconnectés, me promettant d’aller rouler avec Roudou l’été prochain.

Mais alors que je pédalais loin de tout, la mort l’a surpris, interrompant à jamais notre fil de discussion, plongeant les startupeurs, les vététistes, sa femme, ses filles et ses amis dans une tristesse infinie.

Roudou va me manquer. Ses crobards et ses photos humoristiques envoyés pour réagir à mes billets de blog et mes livres vont me manquer. Les startupeurs, même s’ils étaient en hibernation, vont me manquer (je n’ai d’ailleurs pas de copie de cette œuvre commune, peut-être perdue). Lorsque je me plongerai dans la suite de Printeurs, je sais que les personnages auront une pensée pour Roudou, ce lecteur qui leur faisait prendre corps sous sa tablette graphique.

Je garderai toujours en moi ce regret d’avoir oublié de le prévenir, d’avoir gâché cette dernière opportunité avant qu’il parte pédaler un peu plus à l’Ouest. Un peu trop à l’Ouest…

Salut l’artiste, salut Roudou ! Nous continuerons à suivre tes traces en pensant à toi.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Aquabikepacking à travers la Wallonie

samedi 10 juillet 2021 à 17:56

Récit de 3 jours de bikepacking pas toujours entre les gouttes à travers le Hainaut, le nord de la France et le Namurois

Je tiens ma formation initiale et ma philosophie du bikepacking de Thierry Crouzet, auteur du livre « Une initiation au bikepacking » (dans lequel je fais un peu de figuration) : Partir en autonomie, mais le plus léger possible, éviter les routes à tout prix,préférer l’aventure et la découverte à la performance ou à la distance.

Élève appliqué de Thierry, je me transforme en professeur pour initier mon filleul Loïc. Anecdote amusante : la différence d’âge entre Thierry et moi est la même qu’entre moi et Loïc. L’enseignement se propage, de génération en génération.

Après plusieurs virées dans les magasins de camping et une très grosse sortie de préparation de 112km, rendez-vous est pris pour notre premier trip de bikepacking sur une trace que j’ai dessinée pour traverser la province du Hainaut du Nord au sud, couper à travers la France dans la région de Givet avant de remonter le Namurois.

Jour 1 : le Hainaut sauvage, 103km, 1250d+

Nous nous retrouvons le vendredi matin sur le Ravel de Genappe. Je suis en retard : je connais tellement ce parcours que j’étais persuadé qu’il faisait 10km. Mon compteur indique déjà 15km lorsque je trouve Loïc qui piaffe d’impatience.

Le temps de me présenter sa config bikepack (il a notamment troqué le Camelbak sur le dos pour une ceinture porte-gourde) et nous voilà partis. À peine sorti des routes de Genappe et nous sommes confrontés à des chemins qui viennent de vivre deux mois de pluie quasi permanente. Cela signifie d’énormes flaques et une végétation plus qu’abondante. J’avais été témoin, sur mes sentiers habituels, de chemins se refermant complètement en trois ou quatre jours de beau temps après des semaines de pluie.

De tout côté, nous sommes entourés par les ronces, les orties. Mes bras deviennent un véritable dictionnaire des différentes formes de piqures et de lacérations. Il y’a les pointues, les griffues, celles qui se boursouflent, celles qui grattent, celles qui saignent. Loïc se marre en m’entendant hurler. Car je suis de ceux qui hurlent avant d’avoir mal, un cri rauque à mi-chemin entre banzaï et le hurlement de douleur. Loïc, lui, préfère garder son énergie et souffre en silence.

Le contournement des flaques s’avère parfois acrobatique et, moins agile que Loïc, je glisse sur un léger éperon de boue, les deux pieds et les fesses dans une énorme mare de gadoue.

Le soleil nous aide à prendre l’essorage de chaussettes à la rigolade sous la caméra amusée de Loïc qui filme. Je ne le sais pas encore, mais l’eau sera le thème central de notre épopée.

Nous dépassons enfin Fleurus pour traverser la banlieue de Charleroi par Chatelineau et Châtelet. À travers des rues peu engageantes qui serpentent entre des façades borgnes, nous suivons la trace qui s’engouffre sous un pont d’autoroute, nous conduit entre deux maisons pour nous faire déboucher soudainement sur de magnifiques sentiers à travers les champs. Comme si les habitants tenaient à cacher la beauté de leur région aux citadins et aux automobilistes.

Après des kilomètres assez plats, le dénivelé se fait brusquement sentir. Nous atteignons les bois de Loverval pour continuer parmi la région boisée contournant Nalinnes. Si les paysages sont loin d’être époustouflants, la trace est un véritable plaisir, verte, physique et nous fait déboucher dans le chouette village de Thy-le-Château.

Nous nous arrêtons pour un sandwich dans une boucherie. Le boucher nous explique sillonner la région en VTT électrique et est curieux de savoir quelle application nous utilisons pour nos itinéraires. Il note le nom « Komoot » sur un papier avant de s’offusquer lorsque je lui explique que nous nous relayons pour passer les commandes afin d’avoir toujours quelqu’un près des vélos.

« On ne vole pas à Thy-le-Château ! » nous assène-t-il avec conviction. Le sandwich est délicieux et nous continuons à travers des montées et des descentes abruptes, inondées de flaques ou de torrents. Les passages difficiles se succèdent et j’ai le malheur de murmurer que je rêve d’un kilomètre tout plat sur une nationale.

J’ai à peine terminé ma prière que mon mauvais génie m’exauce. Arrivant au pied de Walcourt, étrange village qui flanque une colline abrupte, la trace nous propose de suivre 500m d’une route nationale. Mais celle-ci se révèle incroyablement dangereuse. Une véritable autoroute ! Pour l’éviter, nous devrions remonter toute la pente que nous venons de descendre et faire une boucle de plusieurs kilomètres. Loïc propose de rouler le long de la nationale, derrière le rail de sécurité. « Ça se tente ! » me fait-il.

Nous sommes de cette manière à plusieurs mètres des véhicules et protégés par la barrière. Cependant, ce terre-plein est envahi de ronces, d’orties et des détritus balancés par les automobilistes. Les 500m dans le hurlement des camions et des voitures lancées à vive allure sont très éprouvants. Moi qui suis parfois réveillé par l’autoroute à plus de 3km de mon domicile, je me dis qu’on sous-estime complètement la pollution sonore du transport automobile.

Cette épreuve terminée, nous attaquons la dernière colline avant d’arriver aux Lacs de l’Eau d’Heure, objectif assumé pour notre première pause.

Juste avant le barrage de la Plate Taille, nous bifurquons vers une zone de balade autour du lac. Nous nous planquons dans un petit bosquet où, malgré les panneaux d’interdiction, j’enfile un maillot pour profiter d’une eau délicieuse à 19°C. Sur la rive d’en face, je pointe l’endroit où Loïc a fait son baptême de plongée en ma compagnie.

Le cuissard renfilé, je remonte sur ma selle et nous repartons. La trace nous conduit dans des petits sentiers qui longent la route du barrage. Nous arrivons sur le parking du spot de plongée où nous sommes censés retrouver la route, séparée de nous par une barrière fermée. Nous continuons un peu au hasard dans les bois avant de tomber sur le village de Cerfontaine.

Nous quittons désormais la civilisation. Plusieurs kilomètres de sentiers escarpés nous attendent. Loïc voit passer un sanglier. Je vois plusieurs biches. La région est sauvage. Deux choses inquiètent Loïc. Le risque d’orage et la question de trouver à manger. Hein chef ?

Heureusement, nous débouchons sur Mariembourg où une terrasse accueillante nous tend les bras au centre du village. Nous mangeons bercés par les cris de quelques villageois se préparant pour le match de foot du soir à grand renfort de canettes de bière.

Nous étudions la trace, occupation principale d’un bikepacker en terrasse. J’avais prévu un zigzag à proximité de Couvin pour aller découvrir le canyon « Fondry des Chiens ». Étant donné l’heure avancée, je suggère de couper à travers la réserve naturelle de Dourbes.

Nous sommes à peine sortis de Mariembourg que Loïc reconnait la gare. Nous sommes sur les terres où Roudou nous avait emmenés lors d’un mémorable week-end VTTnet en 2015.

La réserve naturelle de Dourbes est tout sauf plate. Un régal de vététiste. Un peu moins avec près de 100bornes dans les pattes. Ça fait partie du bikepacking : parler de régal pour ce qui te fait pester au moment même.

Nous arrivons sur les berges du Viroin. La trace nous fait monter vers le château de Haute-Roche, véritable nid d’aigle qui semble inaccessible. La pente est tellement abrupte qu’il faut escalader d’une main en tirant les vélos de l’autre. Loïc vient m’aider pour les derniers mètres.

Les ruines de la tour moyenâgeuse se dressent devant nous. Après cet effort, Loïc décide qu’il a bien mérité de contempler la vue. Il contourne la tour par un étroit sentier qui nécessite même un mètre d’escalade sur le mur médiéval. J’hésite à le suivre puis me laisse gagner par son enthousiasme.

Loïc a découvert une terrasse qui surplombe la vallée de manière majestueuse. Derrière nous, la tour, devant le vide et la vue. C’est magnifique.

Loïc a soudain une idée : » Et si on plantait la tente ici ? »

J’hésite. Nous sommes sur une propriété privée. L’à-pic n’est pas loin. Les sardines ne se planteront peut-être pas dans la terre fine de la terrasse. Mais je vois les yeux de Loïc pétiller. Je propose de tester de planter une sardine pour voir si c’est faisable. Loïc propose une manière de disposer les deux tentes sur la terrasse de manière à être le plus éloigné possible du trou. Nous finissons par retourner aux vélos, décrocher tous les sacs pour les amener sur notre terrasse. Il reste à faire passer les vélos eux-mêmes par le même chemin. C’est acrobatique, mais nous y arrivons et bénéficions d’un coucher de soleil sublime alors que nous montons nos tentes.

J’utilise un peu d’eau de mon Camelbak pour improviser une douche rapide. Je tends mes fesses à toute la vallée. Vue pour vue, paysage pour paysage.

De la vallée, les faibles cris nous informent que les Belges perdent le match de foot. Nous nous couchons à l’heure où les multiples camps scouts qui parsèment la vallée décident de se lancer dans des chants qui relèvent plus du cri permanent. Au bruit du matelas pneumatique, je devine que Loïc se retourne et ne trouve pas le sommeil.

Jour 2 : la brousse française, 80km, 1500d+

Les supporters et les scouts ont à peine achevé leur tintamarre que les coqs de la vallée prennent le relais. Il n’est pas encore 7h que j’émerge de ma tente. Loïc a très mal dormi et est abasourdi par l’humidité qui dégouline dans sa tente. J’espérais que l’altitude nous protégerait de l’humidité du Viroin, il n’empêche que tout est trempé. Mon Camelbak, mal fermé, s’est vidé dans mon sac de cadre qui, parfaitement étanche, m’offre le premier vélo avec piscine intérieure, comble du luxe.

Heureusement, il fait relativement beau. J’avais prévenu Loïc de compter une grosse heure pour le remballage des affaires, surtout la première fois. Le fait de devoir repasser les vélos en sens inverse le long de la tour complique encore un peu plus la tâche. Nous pratiquons la philosophie « no trace » et Loïc en profite même pour ramasser des vieilles canettes. Au final, il nous faut plus d’1h30 pour être enfin prêts à pédaler. Nous traversons les bois, descendons le long d’une route où nous aidons un scout flamand un peu perdu à s’orienter avant d’accomplir la courte, mais superbe escalade des canons de Vierves. Escalade que nous avions accomplie en 2015 avec Roudou et sa bande sans que j’en aie le moindre souvenir. En pensée, Loïc et moi envoyons nos amitiés et nos souvenirs aux copains de VTTnet.

La trace nous fait ensuite longer la route par un single escarpé avant de nous conduire à Treignes où nous déjeunons sur le parking d’un Louis Delhaize. Je constate que la trace fait un gros détour pour éviter 3km de route et nous fais escalader un énorme mamelon pour en redescendre un peu plus loin en France. La route étant peu fréquentée, je propose d’avancer par la route pour gagner du temps. L’avenir devait révéler ce choix fort judicieux.

Une fois en France, je m’arrange pour repiquer vers la trace. Nous faisons une belle escalade en direction du fort romain du Mont Vireux. Comme le fort en lui-même est au bout d’un long cul-de-sac, nous décidons de ne pas le visiter et de descendre immédiatement sur Vireux où nous traversons la Meuse.

Nous escaladons la ville. Je m’arrête à la dernière maison avant la forêt pour me ravitailler en eau auprès d’habitants absolument charmants et un peu déçus de ne pas pouvoir faire plus pour moi que de me donner simplement de l’eau.

Nous quittons désormais la civilisation pour nous enfoncer dans les plateaux au sud de Givet. Les chemins forestiers sont magnifiques, en montée permanente. Quelques panneaux indiquent une propriété privée. Nous croisons cependant un 4×4 dont le conducteur nous fait un signe amical qui me rassure sur le fait que le chemin soit public. Mais, au détour d’un sentier, une grande maison se dresse, absurde en un endroit aussi reculé. La trace la contourne et nous fait arriver devant une barrière un peu bringuebalante. Je me dis que nous sommes sur le terrain de la maison, qu’il faut en sortir. Nous passons donc la barrière, prenant soin de la refermer, et continuons une escalade splendide et très physique.

Au détour d’un tournant, je tombe sur une harde de sangliers. Plusieurs adultes protègent une quinzaine de marcassins. Les adultes hésitent en me voyant arriver. L’un me fait face avant de changer d’avis et emmener toute la troupe dans la forêt où je les vois détaler. Loïc arrive un peu après et nous continuons pour tomber sur une harde d’un autre type : des humains. Un patriarche semble faire découvrir le domaine à quelques adultes et une flopée d’enfants autour d’un pick-up. Il nous arrête d’un air autoritaire et nous demande ce que nous faisons sur cette propriété privée.

Je lui explique ma méprise à la barrière et la trace GPS en toute sincérité. Il accepte avec bonne grâce mes explications et tente de nous indiquer un chemin qui nous conviendrait. Je promets de tenter de marquer le chemin comme privé sur Komoot (sans réfléchir au fait que c’est en fait sur OpenStreetMap qu’il faut le marquer et que je n’ai pas encore réussi à le faire). Finalement, il nous indique la barrière la plus proche pour sortir du domaine qui se révèle être exactement le chemin indiqué par notre trace. Nous recroisons la harde de sangliers et de marcassins.

Nous escaladons la barrière en remarquant l’immensité de la propriété privée que nous avons traversée et sommes enfin sur un chemin public qui continue sur un plateau avant de foncer vers le creux qui nous sépare de la Pointe de Givet, Pointe que nous devons escalader à travers un single beaucoup trop humide et trop gras pour mes pneus. J’en suis réduit à pousser mon vélo en regardant Loïc escalader comme un chamois. Au cours du périple, les descentes et les montées trop grasses seront souvent à la limite du petit torrent de montagne. Une nouvelle discipline est née : le bikepack-canyoning.

Le sommet nous accueille sous forme de vastes plaines de hautes graminées où le chemin semble se perdre. La trace descend dans une gorge sensée déboucher sur la banlieue est de Givet. Mais la zone a été récemment déboisée. Nous descendons au milieu des cadavres de troncs et de branches dans un paysage d’apocalypse sylvestre. La zone déboisée s’arrête nette face à un mur infranchissable de ronces et de buissons. La route n’est qu’à 200m d’après le GPS, mais ces 200m semblent infranchissables. Nous remontons péniblement à travers les bois pour tenter de trouver un contournement.

Loïc fait remarquer que le paysage ressemble à une savane africaine. Nous roulons à l’aveuglette. Parfois, un souvenir de chemin semble nous indiquer une direction. Nous regagnons l’abri de quelques arbres avant de déboucher sur une vaste prairie de très hautes graminées, herbes et fleurs. Comme nous sommes beaucoup trop à l’ouest, je propose de piquer vers l’est. Une légère éclaircie dans un taillis nous permet de nous faufiler dans une pente boisée que je dévale sur les fesses, Loïc sur les pédales. Le pied de cette raide descente nous fait déboucher sur un champ de blé gigantesque. Du blé à perte de vue et aucun chemin, aucun dégagement. Nous nous résignons à la traverser en suivant des traces de tracteur afin de ne pas saccager les cultures. Les traces nous permettent de traverser le champ en largeur avant de s’éloigner vers l’ouest où la limite du champ n’est même pas visible.

À travers une haie d’aubépines particulièrement touffue, nous apercevons une seconde prairie. Avec force hurlements de douleur et de rage, nous faisons traverser la haie à nos vélos avant de suivre le même passage. De la prairie de pâturage, il devient facile de regagner un chemin desservant l’arrière des jardins de quelques maisons.

Après plusieurs heures de galère et très peu de kilomètres parcourus, nous regagnons enfin la civilisation. Loïc vient de faire son baptême de cet élément essentiel du bikepacking : l’azimut improvisé (autrement connu sous le nom de « On est complètement paumé ! »).

On pourrait croire qu’avec les GPS et la cartographie moderne, se perdre est devenu impossible. Mais la réalité changeante et vivante de la nature s’accommode mal avec la fixité d’une carte. L’état d’esprit du bikepacker passera rapidement du « Trouver le chemin le plus engageant pour arriver à destination » à « Trouver un chemin pour arriver à destination » à « Trouver un chemin praticable » pour finir par un « Mon royaume pour trouver n’importe quoi qui me permet tout simplement de passer ». Après des passages ardus dans les ronces ou les aubépines, après avoir dévalé des pentes particulièrement raides, l’idée de faire demi-tour n’est même plus envisageable. Il faut lutter pour avancer, pour survivre.

Un aphorisme me vient spontanément aux lèvres : « L’aventure commence lorsque tu as envie qu’elle s’arrête ».

Nous pénétrons alors dans Givet par l’ouest alors que j’avais prévu d’éviter la ville. Nous avons faim, nous sommes fatigués et nous n’avons fait qu’une vingtaine de kilomètres. Loïc a du mal de se rendre compte du temps perdu.

Sur une placette un peu glauque où se montent quelques maigres attractions foraines, nous enfilons un sandwich. Pour ma part, un sandwich que je viens d’acheter, mais pour Loïc, un sandwich particulièrement savoureux, car acheté le matin en Belgique et qui a fait toute l’aventure accroché au vélo. Se décrochant même avant une violente descente, emportant la veste de Loïc au passage et nécessitant une réescalade de la pente pour récupérer ses biens.

Hors de Givet, la nature reprend ses droits. Les montées boueuses succèdent aux singles envahis de flaques. Nous retrouvons la Belgique au détour d’un champ. Après quelques patelins typiquement namurois (les différences architecturales entre les bleds hennuyers, français et namurois me sautent aux yeux), nous enchainons de véritables montagnes russes jouant sur les berges de la Lesse.

Alors que j’ai un excellent rythme, une pause impromptue s’impose, le lieu me subjuguant par la beauté un peu irréelle d’une petite cascade. Je m’arrête et m’offre un bain de pieds tandis que Loïc prend des photos. Une fois sortis des gorges de la Lesse, nous nous arrêtons pour étudier la situation.

J’avais prévu un itinéraire initial de 330km, mais, Loïc devant être absolument rentré le 4 au soir, j’ai également concocté un itinéraire de secours de 270km pour le cas où nous aurions du retard. Les itinéraires divergeaient un peu après le retour en Belgique, l’un faisant une boucle par Rochefort, l’autre revenant en droite ligne vers Waterloo.

Par le plus grand des hasards, je constate que je me suis arrêté littéralement au point de divergence. Étant donné le temps perdu le matin, il me semble beaucoup plus sage de prendre l’itinéraire court, au grand dam de Loïc, très motivé, mais très conscient de la deadline.

Le seul problème est que mon itinéraire court ne passe par aucune ville digne de ce nom avant le lendemain, que je n’ai repéré aucun camping. Loïc me demande d’une petite voix inquiète si on va devoir se coucher le ventre vide. Parce qu’il y’aura aussi la question de trouver à manger. Hein chef ?

Je propose d’aviser un peu plus loin. Sur le chemin, quelques moutons échappés de leur enclos me regardent méchamment. Le mâle dominant commence même à gratter du sabot. Je leur crie dessus en fonçant, ils s’écartent.

Arrivés à un croisement, nous consultons les restaurants disponibles dans les quelques villages aux alentours. Un détour par Ciney me semble la seule solution pour s’assurer un restaurant ouvert. Nous sommes au milieu de nos hésitations lorsqu’un vététiste en plein effort s’arrête à notre hauteur. Tout en épongeant la sueur qui l’inonde, il nous propose son aide. Sa connaissance du lieu est bienvenue : il nous conseille d’aller à Spontin pour être sûrs d’avoir à manger puis d’aller dans un super camping au bord du Bocq. Par le plus grand des hasards, il est justement en train de flécher un parcours VTT qui passe tout prêt.

Nous le remercions et nous mettons à suivre ses instructions et ses flèches. Un petit détour assez pittoresque qui nous fait passer dans des singles relativement techniques par moment. C’est vallonné et la journée commence à se faire sentir. Psychologiquement, l’idée d’être presque arrivés rend ces 15km particulièrement éprouvants. Après une grande descente nous débouchons sur un carrefour au milieu de Spontin, carrefour orné, ô miracle, d’une terrasse de restaurant. Nous nous installons sans hésiter. Je commande une panna cotta en entrée.

Loïc est très inquiet à l’idée de ne pas avoir de place au camping recommandé par notre confrère. Le téléphone ne répond pas. De plus, ce camping est à une dizaine de kilomètres, dans un creux qu’il faudra escalader au matin. Alors que nous mangeons, j’aperçois derrière Loïc un panneau au carrefour qui indique un camping à seulement 2km. Un coup d’oeil sur la carte m’apprend que ce camping est à quelques centaines de mètres de notre trace. Je téléphone et le gérant me répond qu’il n’y a aucun souci de place.

Après le repas, nous sautons sur nos montures pour gravir ces 2 derniers kilomètres, le camping étant sur une hauteur. Rasséréné par la certitude d’avoir un logement et le ventre plein, Loïc me lâche complètement dans la côte. Son enthousiasme est multiplié, car il reconnait le camping. C’est une constante de ce tour : alors que je cherche à lui faire découvrir des choses, il reconnait sans cesse les lieux et les paysages pour y être venu à l’une ou l’autre occasion. Parfois même avec moi.

L’emplacement de camping est magnifique, aéré, calme avec une vue superbe. Par contre, les douches sont bouillantes sans possibilité de régler la température, les toilettes sont « à terrasse », sans planche ni papier. Je préfère encore chier dans les bois, mais la douche fait du bien.

La nuit est ponctuée d’épisode de pluie. Je croise les doigts pour qu’il fasse sec au moment de remballer la tente. Je n’ai encore jamais remballé le matériel sous la pluie.

Jour 3 : l’aquanamurois, 97km, 1200d+ 

À 7h30, je commence à secouer la tente de Loïc. Je l’appelle. Pas un bruit. Je recommence, plus fort. Je secoue son auvent. J’espère qu’il est toujours vivant. À ma cinquième tentative, un léger grognement me répond : « Gnnn… »

Loïc a dormi comme un bébé. Il émerge. Nous remballons paisiblement sous un grand soleil et faisons sécher les tentes.

La grande inquiétude de la journée, ce sont les menaces d’orage. Jusqu’à présent, nous sommes littéralement passés entre les gouttes. Nous précédons les gros orages de quelques heures, roulant toujours dans des éclaircies.

Sous un soleil très vite violent, nous nous échappons dans une série de petits singles envahis de végétation avant de commencer l’escalade pour sortir de Crupet. Nous escaladons un magnifique chemin à plus de 15%. Sur la gauche, la vue vers la vallée est absolument à couper le souffle avec des myriades de fleurs bleues au premier plan. À moins que ce ne soit la pente qui coupe le souffle. Des randonneurs nous encouragent, je suis incapable de répondre. Le sommet se profile au bord d’un camp scout. Après quelques centaines de mètres sur la route, un panneau indiquant une église médiévale attire mon attention. Cette fois-ci, c’est moi qui reconnais l’endroit ! Nous sommes à 1km du lieu de mon mariage. J’entraine Loïc dans un bref aller-retour pour envoyer une photo souvenir à mon épouse.

À partir de là, je connais l’endroit pour y être venu de multiples fois à vélo. Après des traversées de champs, nous nous enfonçons dans les forêts du Namurois, forêts aux chemins dévastés par les orages et les torrents de boue. Au village de Sart-Bernard, j’interpelle un habitant pour savoir s’il y’a un magasin ou une boulangerie dans les environs. À sa réponse, je comprends que j’aurais pu tout aussi bien lui demander un complexe cinéma 15 salles, un parc d’attractions et un centre d’affaires.

Nous nous enfonçons donc dans la forêt, zigzaguant entre les chemins privés, pour déboucher finalement sur Dave. Un kilomètre de nationale malheureusement incontournable nous permet d’aller traverser la Meuse sur une écluse juste au moment où celle-ci commence à se remplir pour laisser passer un bateau. Nous continuons le long du fleuve pour aller déguster une crêpe à Wépion. Le temps se couvre, mais reste sec.

La crêpe engloutie, il est temps de sortir du lit de la Meuse. Ma trace passe par une côte que j’ai déjà eu le plaisir d’apprécier : le Fonds des Chênes. Jamais trop pentue ni technique, la côte est cependant très longue et se durcit vers la fin, alors même qu’on a l’impression de sortir du bois et d’arriver dans un quartier résidentiel.

J’arrive au sommet lorsque les premières gouttes commencent à tomber. J’ai à peine le temps d’enfiler ma veste que le déluge est sur nous. Abrité sous un arbre, j’attends Loïc qui, je l’apprendrai après, a perdu beaucoup de temps en continuant tout droit dans une propriété privée.

À partir de ce moment-là, nous allons rouler sous des trombes d’eau incessantes. À travers les bois, nous descendons sur Malonne dont nous escaladons le cimetière à travers des lacets dignes d’un col alpin. La trace traverse littéralement le cimetière au milieu des tombes. Loïc s’étonne. Je réponds que, au moins, on ne dérange personne. C’est ensuite la descente sur Seneffe avant de longer la Sambre.

Lors de notre journée de préparation, nous sommes passés par là dans l’autre sens. Nous sommes en terrain connu, le côté exploration du bikepacking s’estompe pour laisser la place à la douleur psychologique du retour. Étant donné la pluie, je suis heureux de rentrer. Je n’ose imaginer installer une tente sous la pluie, renfiler des vêtements trempés le lendemain.

Nous n’essayons même plus de contourner les flaques qui se sont, de toute façon, transformées en inévitables marigots. Nous roulons des mètres et des mètres avec de l’eau jusqu’aux moyeux, chaque coup de pédale remplissant les chaussures d’eau comme une noria.

Loïc m’a plusieurs fois expliqué être motivé par la pluie. Sous la pluie, il pédale mieux. J’ai en effet observé qu’il supporte assez mal la chaleur alors que, pour moi, rien n’est aussi délectable que d’escalader un col en plein cagnard.

Ses explications se confirment. Loïc fonce, escalade. J’ai de plus en plus de mal à le suivre. L’eau me mine, ma nouvelle selle me torture les fesses. Nous traversons Spy, les plaines de Ligny, probablement tout aussi inondées qu’en 1815 et le golf de Rigenée. La trace traverse le bois Pigeolet, mais je me souviens avoir été bloqué au château de Cocriamont lors d’une de mes aventures antérieures. J’impose un demi-tour et nous gagnons Sart-Dames-Avelines par la route.

Alors que nous arrivons à Genappe, la pluie qui s’était déjà un peu calmée s’arrête tout à fait. Nous en profitons pour prendre un dernier verre en terrasse avant de nous dire au revoir. Nous avons le sentiment d’être à la maison.

Il me reste néanmoins encore 15km à faire. 15km essentiellement de Ravel. Mes chaussures sont presque sèches, l’optimisme est de mise.

C’est sans compter que le Ravel est inondé par endroit, traversé de coulées de boue. Certaines maisons se sont barricadées avec des sacs de sable. Des arbres arrachés rendent le passage compliqué. Alors que je traverse une flaque que je croyais étendue, mais peu profonde, le Ravel étant en théorie essentiellement plat, je m’enfonce jusqu’au moyeu. Je suis recouvert, ainsi que mon vélo et mes sacs, d’une boue jaune, grasse, épaisse et collante.

Il était dit que je ne pouvais pas arriver sec à Louvain-la-Neuve…

280km, près de 4000m de d+ et une expérience mémorable. Je suis enchanté d’avoir pu condenser en 3 jours toutes les expériences d’un trip de bikepacking : camping sauvage, heures perdues à pousser le vélo dans une brousse sans chemin, découragements suivis d’espoirs, pauses imprévues et terrasses délectables.

Maintenant que Loïc a gouté aux joies du bikepacking « extreme », je n’ai qu’une envie : qu’on reparte pour explorer d’autres régions. J’ai une attirance toute spéciale pour les Fagnes… Par contre, cette expérience de la pluie me fait renoncer au rêve de parcourir l’Écosse en bikepacking.

Alors qu’une Grande Traversée du Massif Central (GTMC pour les intimes) se profile avec Thierry, deux inquiétudes restent vives : mes fesses me font toujours autant souffrir (peut-être devrais-je passer le cap du tout suspendu) et je ne me sens pas psychologiquement armé pour affronter un bivouac sous la pluie.

Mais, après tout, l’aventure ne commence-t-elle pas au moment où tu as envie qu’elle s’arrête ?

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