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De la pollution mentale et de la quête d’égo

lundi 31 décembre 2018 à 10:18

Pourquoi je minimalise désormais mes posts sur les réseaux sociaux, quitte à perdre des lecteurs.

Intellectuellement, je savais que les réseaux sociaux ne m’apportaient rien de bon. Ils étaient devenus un réflexe plutôt qu’une réelle source de plaisir. Ne plus les consulter était donc à la fois logique et facile. Il m’a suffit de trouver la bonne manière de les bloquer, d’enrober le tout sous la pompeuse appellation “déconnexion” et d’en faire des billets de blogs pour satisfaire mon égo tout en me libérant de l’espace mental.

Par contre, j’ai continué à poster sur les réseaux sociaux. Pour continuer à exister comme blogueur, comme personnage public. Même si je ne voyais plus les likes, les commentaires, je savais que ceux-ci existaient. Afin de garder le rythme, je postais des liens vers d’anciens billets les jours où je ne publiais pas de nouveau.

Ma première raison d’agir de cette façon c’est que l’algorithme Facebook filtre ce que vous voyez. Même si vous “aimez” ma page Facebook, il y’a à peine plus d’une chance sur dix que vous voyiez passer ma dernière publication dans votre flux. J’ai déjà constaté qu’un billet passé inaperçu pouvait attirer l’attention au troisième ou quatrième repost. Facebook va jusqu’à favoriser les pages qui postent régulièrement et n’hésitent pas à vous le faire savoir lorsque vous ne publiez pas durant un certain temps.

Sur Twitter, la situation est encore pire. La plupart des comptes postent le même lien plusieurs dizaines de fois sur la même journée.

En préparant mes posts sur les réseaux sociaux, je prenais même un malin plaisir à changer la phrase d’accroche, à la rendre le plus putaclick possible. Sans en avoir l’air, je vous manipulais pour vous donner envie de me lire. J’excitais votre curiosité comme un bon petit stagiaire employé dans un grand quotidien subventionné par l’état.

Bref, dans un monde ultra-bruyant, la seule solution pour se faire remarquer est de faire encore plus de bruit. J’ai beau avoir les meilleurs arguments du monde, je rajoutais de la pollution mentale à votre environnement.

Ma femme me l’a fait remarquer : « C’est une déconnexion de façade. Tu sais que tu es lu. Tu alimentes les réseaux sociaux. Tu fais comme si tu es déconnecté parce que tu ne le vois pas directement mais ce n’est pas grave car ton ego sais que, en ligne, tout continue comme avant. C’est hypocrite. » De fait, tant que je pollue, ma déconnexion est purement hypocrite. Elle est à sens unique. Un peu comme consommer du bio/local dans un emballage plastique.

Donc acte.

Ma déconnexion est entrée dans une phase plus dure. Elle me pousse à explorer une facette de ma personnalité que j’aurais préféré ne pas toucher : mon ego, mon besoin de reconnaissance publique.

Comme beaucoup de créateurs, je cherche la reconnaissance, quête égotiste encouragée par Facebook. Devant la nocivité de Facebook, nous nous cherchons des outils alternatifs pour continuer à exister. Alors que la vraie question est « Devons-nous à tout prix alimenter notre égo ? Quel est le sens de cette quête ? »

Pour tenter de m’en sortir, je n’alimenterai plus mes comptes de réseaux sociaux que d’une manière ultra minimale. Une simple règle automatique qui fait que chaque nouveau billet sera posté sur ma page Facebook, Twitter et Mastodon sans phrase d’accroche.

Peut-être qu’un jour je supprimerai complètement mes comptes. Mais je suis conscient qu’une énorme majorité de la population ne connait pas le RSS, que Facebook est pour eux ce qui s’en rapproche le plus malgré ses défauts.

Désormais, mes comptes sont moins polluants. Ils se contentent d’être factuels : un nouveau billet a été posté. Et si c’est encore trop bruyant pour vous, désabonnez-vous sans remords de ma page, utilisez le RSS, envoyez directement mes articles dans Pocket ou venez voir ma page lorsque le cœur vous en dit.

Mon audience va bien sûr en pâtir. Certains d’entre vous vont cesser de me lire. Ils ne s’en rendront pas compte. Moi non plus car je ne mesure pas mon audience. Je dois apprendre et accepter que je ne suis pas mon audience. Que je peux écrire sans chercher à être reconnu à tout prix. Qu’un lecteur fidèle qui me lit régulièrement vaut certainement mille internautes tombés par hasard sur cette page suite à un buzz un peu aléatoire d’un de mes billets. Que face à l’apparence de gloriole, un petit nombre de relations profondes et sincères n’a pas de prix. Que ce que les réseaux sociaux offrent n’est qu’une apparence d’audience qui flatte mon ego. Mais à un prix où le créateur comme le lecteur sont les pigeons.

Écrit comme ça, c’est beau et évident. Mais, au plus profond de moi, j’ai du mal. Je cherche la gloriole, je veux me sentir reconnu.

Vu de l’extérieur, cette recherche de reconnaissance a quelque chose de pathétique. Ceux qui sont passé au-dessus dégagent une impression de sagesse. On peut les trouver dans ce point où ils rejoignent les timides, les craintifs qui ont cherché toute leur vie à être discrets avant d’accepter de prendre des risques, de s’élever. Là, sur une fine arête, on trouve en équilibre ces personnes qu’on entend sans qu’elles aient à élever la voix, ces sages qui regardent loin et dont les silences ont autant de signification que des milliers d’égocentriques s’égosillant.

Est-ce que je veux tendre vers ça ? Est-ce que je dois tendre vers ça ? Est-ce que ça serait bon pour moi de tendre vers ça ? Est-ce que j’en suis capable ?

Soyons honnête : je suis encore incapable de “juste publier un billet” puis de l’oublier. J’ai bossé des jours sur une idée, je l’ai peaufinée et puis… Rien. Je devrais passer immédiatement à autre chose. Je crève d’envie d’avoir des retours, de voir le billet se propager, de “consulter mes statistiques”, de sentir que j’existe. C’est un peu ma came de blogueur.

Me lancer dans une cure de désintoxication me fait prendre conscience à quel point notre monde est plein de pollution mentale à laquelle nous contribuons, tant professionnellement que dans notre vie privée. Nous utilisons les mots « partager », « informer » voire « éduquer » alors qu’en réalité nous ne faisons que faire tourner le joint à la dopamine de notre ego toxicomane.

Nous lançons des projets participatifs, citoyens, basés sur les énergies renouvelables et conspuant les multinationales. Mais dès les premières contributions financières, nous engageons un marketeux/community manager pour demander à tout le monde de liker notre projet sur Facebook.

Pour quelqu’un comme moi qui tente de promouvoir ce blog ou mes projets de crowdfunding, difficile d’accepter que nous sommes malade de la publicité permanente, que nous avons besoin de devenir discret, de ne fonctionner que par le bouche à oreille, de croître doucement voire de décroître.

Mais c’est peut-être parce que c’est difficile que ça vaut la peine d’être tenté. On s’inquiète de la pollution de l’air, des sols, de l’eau, de nos corps. Mais personne ne semble s’inquiéter de la pollution de nos esprits…

Photo by Henry & Co. on Unsplash

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La pédale et le territoire

vendredi 21 décembre 2018 à 15:53

Vous connaissez certainement ce sentiment que nous éprouvons lorsque, après un voyage, nous rentrons vers notre foyer, notre maison.

Soudainement, les rues deviennent familières, nous connaissons chaque maison, chaque lampadaire, chaque dalle de trottoir. Physiquement, il y’a encore du trajet mais, dans la tête, on est déjà arrivé à la maison. Un sentiment qui donne généralement un petit boost d’énergie. Les chevaux ont, parait-il, la même sensation et se mettent à aller plus vite. On dit qu’ils « sentent l’écurie ».

Cette zone familière, quand on y réfléchit, est généralement délimitée par des frontières arbitraires que nous nous imposons : une route un peu large, un croisement, un pont. Au-delà s’étend la terre étrangère. On a beau la connaître, on n’est plus chez nous.

Dans ma vie, j’ai remarqué que, chez soi, c’est la zone qu’on parcourt à pied. Le nez dans le vent. La voiture, par contre, ne permet pas d’étendre notre territoire personnel. Une fois enfermé, nous ne sommes pas dans un endroit géographique, nous sommes « dans la voiture ». Sur l’écran des vitres défilent un paysage abstrait.

Et, un jour pas si lointain, j’ai découvert le vélo.

Contrairement à la voiture, le vélo nous met en contact direct avec notre environnement. On peut s’arrêter, changer d’avis, faire demi-tour sans craindre les coups de klaxons. On dit bonjour aux gens qu’on croise. On peut repérer un petit sentier qu’on n’avait jamais vu avant et l’emprunter « juste pour voir ».

Bref, le vélo permet d’étendre notre territoire. D’abord de 3-4km. Puis de 10. Puis de 20 et encore plus loin.

À force de rouler, j’ai l’impression d’être chez moi dans une zone qui s’étend jusqu’à 20km de ma maison. Je connais chaque petit sentier, chaque chemin.

Mon territoire selon Stravastats

Lorsque je m’aventure au-delà de ma « frontière », j’ai un frisson à l’idée d’entrer dans l’inconnu. Et j’éprouve un soulagement intense quand je la repasse dans l’autre sens. Mais, après quelques fois, je remarque que ma frontière est désormais un peu plus lointaine.

Ce n’est pas sans désagrément : je dois aller chaque fois plus loin pour franchir ma frontière. En voiture, j’ai tendance à me perdre en prenant des directions qui, à un moment ou un autre, sont impraticables pour l’automobile. J’oublie que je ne suis plus à vélo !

Mais je suis chez moi. Je suis le maître d’un domaine gigantesque. Je ne rêve pas spécialement de grands voyages exotiques, de contrées lointaines. Car je sais que l’aventure m’attend à 10, 20 ou 30km dans ce petit chemin que je n’ai encore jamais emprunté.

Les fesses sur une selle, les pieds sur les pédales, je suis un explorateur, un conquérant. Je m’enivre des paysages, de la lumière, des montées et des descentes.

Bref, je suis chez moi…

Note : je procrastinais la rédaction de ce billet depuis des mois lorsque Thierry Crouzet s’est mis à publié Born to Bike. Du coup, je me devais d’ajouter ma pierre à l’édifice.

Photo by Rikki Chan on Unsplash

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Printeurs 48

jeudi 20 décembre 2018 à 11:57

Nellio et Eva se retrouvent face à Georges Farreck, le célèbre acteur qui les a aidé, et Mérissa, une femme mystérieuse qui semble contrôler tout le conglomérat industriel et même plus.

— Bon sang, hurle Mérissa. J’avais pourtant interdit la publicité dans tout le bâtiment !
— C’est que, bredouille Warren, nous avons fait passer une loi qui interdit les technologies anti-publicitaires. L’architecte était donc tenu…
— Cela signifie que nous sommes espionnés, s’étrangle Mérissa. La régie sait que j’attends des jumeaux alors que c’est une information complètement privée !
— Mérissa, tu sais bien qu’on ne peut légalement pas empêcher la collecte de données depuis la loi sur la liberté d’observation, loi que nous avons soutenue et pour laquelle nous avons fait beaucoup de lobby. D’ailleurs…

Il se fige soudain au milieu de sa phrase. Portant sa main à son cœur, il éructe un râle avant de s’écrouler doucement sur le sol.

— Warren ! hurle Georges Farreck en se précipitant pour le rattraper.

Mérissa ôte posément le neurex qu’elle portait discrètement autour du crâne.
— Je ne peux donc plus faire confiance à ce truc si je suis surveillée.
— Que lui as-tu fait, demande Georges Farreck en tentant de relever le corps de Warren.
— J’ai donné l’ordre de le licencier sur le champs !
— Il est mort ! Comment…
— Peut-être portait-il un pacemaker lié à son assurance santé. C’est dommage pour lui car la fin du contrat a entrainé la résiliation immédiate de son assurance et donc de son pacemaker.
— C’est criminel ! murmuré-je.
— Oui, un tel manque de prévoyance est criminel, répond Mérissa en soutenant mon regard. Les top managers oublient souvent qu’ils ne sont que des employés comme les autres, au service du conseil d’administration. Même si c’est le plus souvent eux qui virent, ils arrivent à un top manager d’être viré à son tour. Comme aujourd’hui. Ô, certes, il aura droit à son parachute doré. Cela fera des funérailles splendides !

Dans la pièce, personne n’a bougé. Eva et Mérissa se toisent mutuellement du regard. La femme brune, fine, aux long cheveux de jais se tient nue face à la femme blonde, la peau pâle et le ventre boursouflé.

— Mérissa, il faut débrancher l’algorithme, murmure Eva d’une voix calme.
— Jamais ! L’algorithme est mon œuvre ! Il fonctionne très bien.
— Il est devenu fou.
— Qu’en sais-tu ?
— J’en suis la preuve en chair et en os ! En chair et en os !

Je lève la voix pour les interrompre.

— Mais de quoi parlez-vous ? Eva, vas-tu m’expliquer ?
— Il y’a quelques années, une brillante programmeuse a développé un algorithme de trading à haute fréquence pour anticiper les cours de la bourse. L’algorithme utilisait toutes les techniques d’apprentissage et d’intelligence artificielle. Sa grande particularité était que, contrairement aux autres algorithme boursier, il était relié à toutes les informations qu’il était possible d’imaginer : la météo, le trafic routier, les caméras de surveillance, les sites de presse… Grâce à cela, s’est dit cette programmeuse, il pourra trouver des corrélations entre les événements réels et le cours de la bourse.
— La programmeuse, c’est Mérissa ? fais-je naïvement.
— Bravo Sherlock, me répond cette dernière.
— Dans un deuxième temps, elle donna à son algorithme la possibilité d’agir sur le monde. D’abord en achetant et vendant des actions mais, par après, avec tout ce qu’il était possible de contrôler depuis Internet afin d’influencer le cours de la bourse. L’algorithme s’est mis à créer des profils sur les réseaux sociaux pour alimenter de fausses rumeurs, à changer les résultats des élections…
— Je n’ai jamais voulu cela, s’insurge Mérissa. L’algorithme l’a appris par lui-même.
— Peu importe. Au final, l’algorithme s’est mis à influencer les humains et transformer le monde dans un seul et unique objectif : augmenter les dividendes des actions de Mérissa.

Je ne peux m’empêcher de réagir.

— Mais… C’est scandaleux !
— Non, c’est logique. Cela faisait des décennies que la société ne faisait que transformer l’humanité pour optimiser les cours de la bourse. Les guerres, les famines, les attentats ne servaient qu’à manipuler, maladroitement, le cours de la bourse. Je n’ai fait que rationaliser le processus.
— Et tout ça en quelques années à peine ? Vous semblez pourtant si jeune.
— La puissance de la richesse, me sourit Mérissa en caressant son ventre rebondit. J’ai quatre-vingt-neuf ans !

Je manque de m’étrangler. Imperturbable, Eva continue son explication.

— La publicité, les neurexs, les lentilles… L’algorithme a très vite compris comment manipuler l’humanité. Les astéroïdes pénitentiaires ont été reconvertis en usines et, sur terre, l’avilissement systématique des sans-emplois a été instauré afin de les discréditer et de les empêcher de prendre conscience de leur caractère majoritaire.
— Tout cela existait déjà ! C’est facile de me mettre sur le dos tous les maux de la société. L’algorithme n’a fait qu’optimiser les situations existantes. Parfois, il n’avait même rien à faire.
– Et personne ne s’est rebellé contre cet algorithme ? ajouté-je.

Eva fais une pause et me regarde doucement.

— Comment ? L’algorithme est partout. L’algorithme contrôle tout. Il crée des avatars sur les réseaux et crée ses propres chefs rebelles afin d’identifier et d’éliminer les éléments les plus récalcitrants.
— Tu veux dire…
— Oui, FatNerdz est un compte entièrement virtuel qui ne servait qu’à repérer les rebelles.

Je reste bouche bée. Les explosions dans les appartements de Max et de Junior avait toutes les deux eux lieu juste après une communication avec FatNerdz.
— Mais… Mais il m’a pourtant donné des informations ! C’est lui qui m’a permis de trouver le printeur et qui a donné les coordonnées de cet endroit.

Eva prend une profonde inspiration. Elle regarde Mérissa. Georges Farreck ne dit rien, il semble dépassé.

– L’algorithme est programmé pour apprendre, toujours apprendre et améliorer ses modèles, le tout au bénéfice de la rentabilité. Or, il y’a une variable toujours aléatoire et incompréhensible : l’être humain. Il ne peut pas se débarrasser de l’humain car c’est sur l’humain que se base la rentabilité. Pour faire un homme riche, il faut nécessairement faire un autre homme pauvre. On ne peut pas être riche tout seul. Du coup, l’algorithme avait besoin de mieux comprendre la nature humaine. Et il conçu le plan de se transférer dans un corps humain, afin de l’étudier au plus près.
— Hein ?

Tous les trois, nous avons sursautés. Mérissa s’assied sur sa chaise en se tenant le ventre. Elle fixe Eva intensément.

— Dans un premier temps, l’algorithme utilisa un produit qu’il avait lui-même lancé, un mannequin sexuel tellement réaliste qu’il était impossible de le différencier d’un être humain. Les études avaient prouvé que si la ressemblance était importante mais pas complètement convaincante, l’effet était très perturbant. Les mannequins étaient donc vraiment parfaits en termes de réalisme. Mais leur programmation était très simple et se limitait à des conversations et des actions liées au sexe. Tout ces mannequins n’avaient donc aucune intelligence réelle. Sauf un qui reçu un traitement de faveur…

Je déglutis.

— Eva, es-tu en train de dire que…

Photo by ActionVance on Unsplash

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L’humeur d’un déconnecté

samedi 17 novembre 2018 à 11:21

Je suis impressionné par les retours que j’ai sur ce que j’ai appelé, dans un accès de grandiloquence prétentieuse, ma déconnexion.

Bien que simplissime dans sa forme (bloquer tout accès à une dizaine de sites internet), elle se révèle étonnamment profonde et titille un sujet particulièrement sensible. J’ai reçu plusieurs témoignages de ceux qui, suite à la lecture de mes billets, se sont mis à mesurer le temps passer en ligne et ont découvert avec effroi les ravages de leur addiction à Facebook, Instagram ou Youtube. La diversité de vos addictions est en soi une donnée particulièrement intéressante. Je n’ai même pas songé à bloquer Youtube car rien ne m’ennuie plus que d’entendre réciter un texte trop lent, trop pauvre en information autour d’une théorie de flashs lumineux filmée par un daltonien cocaïnomane et montée par un publicitaire parkinsonien. Pourtant, si vous aimez le genre, Youtube est particulièrement retors avec sa “suggestion de prochaine vidéo”.

Mais rassurons-nous, nous ne sommes pas seuls dans notre dépendance. La prise de conscience est telle que le business commence à s’en inquiéter ! Ainsi ai-je surpris, à la devanture d’une échoppe, la couverture d’un programme télé « Écrans : les éteindre ou les apprivoiser ? ». La rhétorique est à peine subtile et fait irrémédiablement penser au tristement célèbre « Fumeur ou pas, restons courtois » des années 80, slogan qui a retardé de près de quatre décennies la lutte contre le tabac en suggérant qu’il existait un juste milieu, que le non-fumeur était une sorte d’extrémiste.

Dans ce cas précis, il s’agit de mélanger aveuglément « les écrans ». La problématique n’est pas et n’a jamais été l’écran, mais bien ce qu’il affiche. À part dans les rares et très futuristes cas de crapauds hypnotiseurs, un écran coincé sur la mire n’a jamais rendu addict. Les réseaux sociaux, les contenus sans fin, les likes le font tous les jours.

On pourrait objecter que ce n’est pas aussi grave que la cigarette. Et, comme le dit Tonton Alias, que ma position est extrémiste.

Mais plus je me désintoxique, plus je pense que la gravité de la pollution des réseaux sociaux est au moins aussi grande que celle du tabac.

Il n’y a pas si longtemps, il était autorisé de fumer dans les avions, dans les trains, dans les bureaux, dans les couloirs. Même les non-fumeurs ne se plaignaient que sporadiquement, car l’odeur était partout, car tout le monde était au moins fumeur passif.

Pour moi, qui n’ai pas de souvenirs de cette époque, un voisin qui fume dans son jardin me force à fermer les fenêtres. Qu’une cigarette soit allumée à la table voisine d’une terrasse d’un restaurant et je change de table voir je quitte, incapable de manger dans ces conditions. Qu’un fumeur s’asseye à côté de moi dans un lieu public après avoir écrasé son mégot et je me vois forcé de changer de place. N’ayant pas été forcé de m’habituer à cette irritation permanente, je ne la supporte tout simplement pas, je suis physiquement mal, agressé. J’ai des nausées. Plusieurs ex-fumeurs m’ont témoigné qu’ils pensaient que les non-fumeurs exagéraient et en rajoutaient avant de se rendre compte que, quelques mois seulement après avoir arrêté, il ne pouvait tout simplement plus supporter le moindre relent de l’infâme tabac.

Il y’a quelques jours, j’ai décidé de vérifier que mon système de publication sur les réseaux sociaux fonctionnait bien. J’ai donc désactivé mes filtres et j’ai consulté, sans me connecter, mes différents comptes. L’opération n’a duré que quelques secondes, mais j’ai eu le temps de voir, sans vraiment les lire, plusieurs réactions.

Je ne me souviens même plus du contenu de ces réactions. Je sais juste qu’aucune n’était insultante ni agressive. Pourtant, j’ai senti mon corps entier se mettre sur la défensive, l’adrénaline couler dans mes veines. Certaines réactions faisaient montre d’une incompréhension (du moins, je l’ai perçu comme tel) qui nécessitait à tout prix une clarification, un combat. Une seule réaction me semblait moqueuse, ironique (mais comment être sûr ?). Mon sang n’a fait qu’un tour !

J’ai immédiatement réactivé mon blocage en respirant longuement. J’en ai fait part à ma femme qui m’a dit « La prochaine fois, demande-moi, je te dirai si tout est bien posté ! ».

N’étant plus exposé depuis un mois à l’irritation permanente, au stress constant, à la colère partagée, j’ai pris de plein fouet la décharge de violence. Violence qui n’est même pas à mettre sur le dos des auteurs de commentaires, car ma perception multiplie, amplifie ce que j’ai envie ou peur d’y voir. Si j’ai peur d’être incompris, je verrai de l’incompréhension partout, je prendrai de plein fouet une remarque idiote écrite en 12 secondes par quelqu’un que je ne connais pas et qui a sans doute lu les 5 premières lignes d’un de mes articles dans la file de son supermarché.

Depuis cette expérience, j’ai peur à l’idée d’aller sur un réseau social. Mon icône Adguard activée me rassure, me soulage.

Les médias, en général, sont source d’anxiété. Les réseaux sociaux en sont des amplificateurs. Vue comme cela, l’analogie de la cigarette me semble parfaitement appropriée. Comme la cigarette, une pseudo liberté privée est à la fois morbide pour l’individu et une source de dangereuse pollution pour la communauté. Le bien-être global, comme l’air pur, ne devrait-il pas être considéré comme un bien commun ? L’anxiété, la peur sont des cancers qui rongent les cellules individuelles que nous sommes pour former une gigantesque société tumeur. Et les dernières expériences semblent bel et bien confirmer cette intuition : les réseaux sociaux seraient la cause de symptômes de dépression.

N’est-il pas pas paradoxal que nous tentions de soigner nos angoisses existentielles à travers des outils qui prétendent nous aider en nous offrant reconnaissance et gloriole, mais en attisant la source de tous nos maux ?

Mais du coup se pose la question : ne suis-je pas complice en continuant à proposer mes billets sur les réseaux sociaux, en continuant à alimenter mes comptes et mes pages ? La réponse n’est pas facile et fera l’objet du prochain billet.

Photo by Andre Hunter on Unsplash

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Rêve de Bretagne

vendredi 16 novembre 2018 à 23:12

Le phare tranche l’épaisseur de la nuit de ses coups d’épée répétés, réguliers, métronome lumineux dans un silence de ténèbres. La mer s’étale comme une lisse frontière entre l’obscurité des étoiles et l’abysse d’un noir transparent.

Quelques vagues lèchent le sable en un langoureux ressac hypnotique. Depuis la baie vitrée de ma maison passive entièrement domotisée, je vois, à la lisière de mon écran, passer l’ombre d’une calèche d’un autre siècle, d’un autre temps. Ai-je rêvé ? Pourtant, le claquement caractéristique des sabots sur les graviers retentit encore, porté par l’air marin.

Intrigué, je pose mon ordinateur et fais quelques pas dehors. J’écarte un buisson d’épine et découvre, au fond du jardin, un chemin que je n’avais jamais vu. Quelques marches me mènent à la nationale. Où ce qui aurait dû être la nationale, car, inexplicablement, le bitume a été remplacé par de la poussière, de la terre et quelques pavés épars tentant vainement de contenir des herbes folles.

Je lève la tête. Le phare continue sa sarabande silencieuse d’assourdissants éclairs. Un bruit, un claquement suivi d’un crissement. Une autre calèche s’arrête. Dans la pénombre, je ne distingue qu’une vague forme noire surmontée d’un haut de forme. 

— Montez ! On a besoin de vous au phare !

La phrase résonne dans ma tempe. Machinalement, j’obéis à l’ordre qui m’a été fait sans savoir si le dur accent rocailleux me parlait bien en français. Ou bien était-ce du breton ? Un mélange ? Comment ai-je compris aussi facilement ?

Mais je n’ai pas le temps de m’interroger que le véhicule se met en branle. Le paysage défile sous mes yeux désormais habitués à l’obscurité. Sous la lumière de quelques étoiles, j’aperçois les bateaux des pêcheurs, rangés pour la nuit, gémissant doucement dans leur sommeil ligneux. Nous traversons le bourg jouxtant le port à toute vitesse dans un claquement de sabots.

Le long de la route, des pierres millénaires tentent de tracer un muret à travers les épines, dessinant parfois une croix, un calvaire ou l’ébauche d’un souvenir encore plus lointain. Il flotte dans l’air marin une vapeur étrange, un passé qui tente de s’instiller dans un présent filigrane.

L’attelage me dépose au pied de l’énorme cylindre de pierre. Une vieille porte s’entrouvre en grinçant, laissant apercevoir un visage buriné par les embruns et la fumée d’une vieille pipe d’écume. Sous de broussailleux sourcils de neige, deux fentes noires me transpercent par leur intensité.

— C’est donc vous que nous attendions ?

Entrecoupée de jurons et de crachats, la phrase a résonné comme une vague éclatant sur un brise-lame dans une langue que je n’aurais pas dû comprendre. Timidement, j’acquiesce d’un léger mouvement de tête.

— Alors ? Montez ! poursuit l’homme. Voici pour payer le cocher ! fait-il en me tendant une grosse pièce plate et argentée.

Sans prendre la peine de la regarder, je la tends à mon conducteur qui la mord, l’empoche et me donne en échange trois petites pièces en grommelant : 

— Votre monnaie. 

Sans ajouter un mot, il fait faire demi-tour à son attelage et s’enfonce dans la nuit. Mais je n’ai pas le temps de le voir disparaitre qu’une main me happe et me hisse à travers un escalier métallique.

— Venez ! On n’a pas toute la nuit !

L’escalade me semble interminable, vertigineuse. Sous mes pieds, les marches se succèdent, infiniment identiques. Après un passage dans différentes pièces maigrement meublées, nous débouchons enfin dans la galerie entourant l’optique. L’éclat est aveuglant, mais supportable. Je distingue une forme étendue. Le second gardien.

— Que lui est-il arrivé ?

Mon hôte ne répond pas et le pointe du doigt. Je m’approche du corps. Le visage est blanc, les lèvres sont bleuies, mais, sous mes doigts, je sens encore une légère chaleur.

Le premier gardien me regarde et, à contrecœur, me lance un rugueux : 

— Il s’est noyé.

— Comment ça noyé ? À 30 mètres au-dessus du niveau de la mer ?

— Oui !

— Et que voulez-vous que je fasse ?

— Que vous le sauviez !

— Mais depuis le temps que je suis en route, il est mort des dizaines de fois !

— En Bretagne, le temps ne s’écoule pas toujours de la même façon. Sauvez-le !

M’interdisant de réfléchir, j’applique machinalement les premiers secours. Noyade blanche. Bouche à bouche. Massage cardiaque. Encore une fois. Encore. Et, soudain, un mouvement, une toux, des yeux qui s’ouvrent et un froid terrifiant qui m’envahit, me coupe le souffle.

Je suis en état de choc glacé. Je suis sous l’eau. Instinctivement, mon cerveau m’impose la routine de survie de l’apnéiste. Se calmer. Détendre les muscles. Accepter le froid. Ne pas respirer, ne pas ouvrir la bouche. Nager. Une brasse. Une autre brasse.

La pression écrase ma poitrine, enfonce ma glotte dans ma cage thoracique, vrille mes tympans. Je suis profond. Très profond. Mais une profondeur qui m’est familière, à laquelle j’ai déjà plongé. Alors je fais une brasse. Mais comment connaitre la direction ? Une légère bulle d’air s’échappe de ma chaussure et remonte le long de mon pantalon. Je suis donc vertical. Il ne me reste plus qu’à nager. Une brasse. Et encore une brasse. J’en compte une dizaine. Mes poumons vont éclater. Mais encore une dizaine et tout devrait bien aller. Allez, courage, plus que dix et… mon crâne émerge brusquement. Inspire ! Inspire ! Inspire !

Le froid me vrille les tempes. Je suis hors de l’eau et j’aperçois le rivage qui se découpe en noir foncé sur la ligne sombre de l’horizon. Il n’y a que quelques centaines de mètres. Je nage sur le dos pour reprendre mon souffle, le courant me porte. Le froid piquant n’est pas mortel. Pas avant une heure ou deux à cette température. Je me retourne pour faire quelques brasses. La petite plage est proche désormais, mes pieds raclent le sable. Ahanant, marchant, nageant, j’extirpe des flots marins pour m’écrouler sur des algues malodorantes.

Le sol se dérobe sous moi et je tombe dans le noir. Un choc dur ! Un cri ! Aïe ! Une lumière m’éblouit ?

— Mais qu’est-ce que tu fais ? Fais moins de bruit, tu vas réveiller le petit ?

Étourdi, je constate que je suis au pied de mon lit.

— Je… Je dois être tombé du lit. J’ai fait un rêve !

— Tu me raconteras demain, me fait ma femme en éteignant la lumière. Grimpe et rendors-toi !

Mais lorsque j’ai voulu raconter mon rêve le lendemain matin, les mots ne me sont pas venus. Les souvenirs s’effilochaient, les images devenaient floues. Tout au plus ai-je pu montrer les trois petites pièces de monnaie trouvées dans ma poche et une plongée à moins trente mètres enregistrée cette nuit-là par ma montre profondimètre dans une eau à une dizaine de degrés.

Le phare, lui, continue de balayer chaque nuit de sa dague de lumière, envoyant aux hommes son vital avertissement. Et si les marins ont appris à être humbles face aux vagues de la mer, quel phare guidera la prétentieuse humanité dans les flots impétueux du temps dans lesquels nous sommes condamnés à nous faire engloutir ?

Qui en seront les gardiens ?

Nuit du 9 au 10 septembre, en regardant le phare depuis l’Aber Wrac’h.

Photo by William Bout on Unsplash

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