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Et si vos comptes disparaissaient demain ?

jeudi 20 septembre 2018 à 14:33

Petit rappel sur le danger des plateformes centralisées

On a tendance à l’oublier mais, aujourd’hui, la plupart de nos interactions sur le net ont lieu à travers des plateformes centralisées. Cela signifie qu’une seule entité possède le pouvoir absolu sur ce qui se passe sur sa plateforme.

C’est fort théorique jusqu’au jour où, sans raison apparente, votre compte est suspendu. Du jour au lendemain, tous vos contenus sont inaccessibles. Tous vos contacts sont injoignables (et vous êtes injoignables pour eux).

C’est insupportable lorsque ça vous arrive à titre privé. Cela peut être tout bonnement la ruine si cela vous arrive à titre professionnel. Et ce n’est pas réservé qu’aux autres.

Un ami s’est ainsi un jour réveillé pour constater que son compte Google était complètement suspendu. Il n’avait plus accès à ses emails personnels et semi-professionnels. Il n’avait plus accès à ses documents Google Drive, à son calendrier. Il n’avait plus accès à tous les services qui utilisent votre adresse Google pour se connecter. La plupart des apps de son téléphone ne fonctionnaient plus. Il était numériquement anéanti et n’avait absolument aucun recours. De plus, il était en voyage à l’autre bout du monde. Cela pourrait limite faire le scenario d’un film.

Par chance, un de ses contacts travaillait chez Google et a réussi à débloquer la situation après quelques semaines mais sans aucune explication. Cela pourrait lui arriver encore demain. Cela pourrait vous arriver à vous. Faites l’expérience de vivre une semaine sans votre compte Google et vous comprendrez.

Personnellement, je ne me sentais pas trop concerné car, si je suis encore partiellement chez Google, j’ai un compte payant avec mon propre nom de domaine. Celui-là, me disais-je, ne devrait jamais avoir de problème. Après tout, je suis un client payant.

Mais voilà que je découvre que mon profil Google+ a été suspendu. Si je peux toujours utiliser mes mails et mon calendrier, tous mes posts Google+ sont désormais inaccessibles. Heureusement que, depuis des années, je n’y postais plus activement et que j’avais copié sur mon blog tout ce que je trouvais important pour moi. Néanmoins, pour les 3000 personnes qui me suivent sur Google+, j’ai tout simplement cessé d’exister et ils ne le savent pas (merci de leur envoyer ce billet). Lorsque je collabore à un document sur Google Drive, ce n’est plus ma photo et le nom que j’ai choisi qui s’affichent. Je ne peux plus non plus commenter sur Youtube (pas que ça m’arrive).

Bref, si cette suppression de profil n’est pas dramatique pour moi, elle sert quand même de piqûre de rappel. Sur Twitter, j’ai vécu un incident similaire lorsque j’ai décidé de tester le modèle publicitaire en payant pour promouvoir les aventures d’Aristide, mon livre pour enfant (que vous pouvez encore commander durant quelques jours). Après quelques impressions, ma campagne a été bloquée et j’ai été averti que ma publicité ne respectait pas les règles de Twitter (un livre pour enfants, imaginez un peu le scandale !). Chance, mon compte n’a pas été affecté par cette décision (cela m’aurait bien plus ennuyé que la suspension Google+) mais, encore une fois, on n’est pas passé loin.

Même histoire sur Reddit où, là, mon compte a été “shadow banned”. Cela veut dire que je ne m’en rendais pas compte mais tout ce que je postais était invisible. Je m’étonnais de n’avoir aucune réponse à mes commentaires et c’est plusieurs contacts qui m’ont confirmé ne pas voir ce que je postais. Un modérateur anonyme a décidé, de manière irrévocable, que je ne convenais pas à Reddit et je n’en savais rien.

Sur Facebook, les histoires de ce genre sont nombreuses même si je n’en ai pas fait l’expérience personnellement. Sur Medium, le projet Liberapay a également connu ce genre d’aventure car, comme toute plateforme centralisée, Medium s’arroge le droit de décider ce qui est publiable ou non sur sa plateforme.

Dans chacun des cas, vous remarquez qu’il n’y a aucune infraction clairement identifiée et qu’il n’y a aucun recours. Parfois il est possible de demander de réexaminer la situation mais la discussion n’est généralement pas possible, tout est automatique.

Mais alors, que faire ?

Et bien c’est la raison pour laquelle je vous recommande chaudement de me suivre également sur Mastodon, un réseau social décentralisé. Je ne possède pas ma propre instance mais j’ai choisi de créer mon compte sur mamot.fr qui est mis en place par La Quadrature du Net. J’ai la conviction qu’en cas de problème ou de litige, j’aurai face à moi un interlocuteur humain qui partage plus ou moins ma sensibilité.

Bien sûr, la solution n’est pas parfaite. Si votre instance Mastodon disparait, vous perdrez également tout. C’est la raison pour laquelle beaucoup de mastonautes ont désormais plusieurs comptes. J’avoue que, dans ce cas-ci, je fais une confiance aveugle aux capacités techniques de La Quadrature du Net. Mais, à choisir, je préfère perdre un compte suite à un problème technique que suite à une décision politique inique et indiscutable.

En attendant une solution parfaite, il est important de se rappeler constamment que nous offrons du contenu aux plateformes et qu’elles en font ce qu’elles veulent ou peuvent. Ne perdez donc pas trop d’énergie à faire de grandes tartines, à travailler vos textes là-bas. Gardez à l’esprit que tous vos comptes, vos écrits, vos données, vos contacts peuvent disparaitre demain. Prévoyez des solutions de rechange, soyez résilients.

C’est la raison pour laquelle ce blog reste, depuis 14 ans, une constante de ma présence en ligne, mon seul historique officiel et unique. Il a déjà une longévité plus grande que la plupart des services web et j’espère même qu’il me survivra. 

PS: Sans explication, mon compte Google+ semble être de nouveau actif. Mais jusqu’à quand ?

Photo by Kev Seto on Unsplash

Je suis @ploum, conférencier et écrivain électronique déconnecté rémunérés en prix libre sur Tipeee, Patreon, Paypal, Liberapay ou en millibitcoins 34pp7LupBF7rkz797ovgBTbqcLevuze7LF. Vos soutiens, même symboliques, font une réelle différence pour moi. Merci !

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Facebook vous écoute-t-il ?

lundi 17 septembre 2018 à 15:30

Ou bien écoutez-vous Facebook ?

Vous avez probablement entendu parler de cette rumeur : Facebook écouterait toutes nos conversations à travers le micro de nos téléphones et ses algorithmes de reconnaissance en profiteraient pour nous afficher des publicités liées à nos récentes discussions.

Plusieurs témoignages abondent en ce sens, toujours selon la même structure : un utilisateur de Facebook voit apparaitre une publicité qui lui semble en rapport avec une discussion qu’il vient d’avoir. Ce qui le frappe c’est qu’à aucun moment il n’a eu un comportement en ligne susceptible d’informer les publicitaires (visite de sites sur le sujet, recherches, like de posts, etc).

Facebook a formellement nié utiliser le micro des téléphones pour enregistrer les conversations. La plupart des spécialistes considèrent d’ailleurs que le faire à une telle échelle n’est pas encore technologiquement réalisable ni rentable. Google, de son côté, reconnait enregistrer l’environnement de ses utilisateurs mais sans utiliser ces données de manière publicitaire (vous pouvez consulter les enregistrements faits par votre compte Google sur ce lien, c’est assez saisissant d’entendre des moments aléatoires de votre vie quotidienne).

Ce qui frappe dans ce débat, c’est tout d’abord la facilité avec laquelle le problème pourrait être résolu : désinstaller l’application Facebook du téléphone (et accéder à Facebook via son navigateur).

Ensuite, s’il n’est pas complètement impossible que Facebook enregistre nos conversations, il est amusant de constater que des millions de personnes paient pour installer chez eux un engin qui fait exactement cela : Amazon Alexa, Google Echo ou Apple Homepod enregistrent nos conversations et les transmettent à Amazon, Google et Apple. Ouf, comme ce n’est pas Facebook, alors ça va. Et votre position ? Les personnes avec qui vous êtes dans un endroit ? Les personnes dont vous regardez les photos ? Les personnes avec qui vous avez des échanges épistolaires ? Bon, ça, ça va, Facebook peut le savoir. De toutes façons Facebook saura tout même si vous faites attention. La développeuse Laura Kalbag s’est ainsi vu proposer des publicités pour un service de funérailles à la mort de sa mère malgré un blocage Facebook complet. La faille ? Une de ses sœurs aurait informé une amie via Messenger.

Cependant, la rumeur des micros de téléphone persiste. L’hypothèse qui semble la plus probable est celle de la simple coïncidence. Nous sommes frappés par la similitude d’une publicité avec une conversation que nous avons eue plus tôt mais, lorsque ce n’est pas le cas, nous ne remarquons pas consciemment la publicité et n’enregistrons pas l’événement.

Mais il existe une autre hypothèse. Encore plus effrayante. Effrayante de simplicité et de perversité. L’hypothèse toute simple que si nous avons une conversation sur un sujet particulier, c’est parce que l’un ou plusieurs d’entre nous avons vu une publicité sur ce sujet. Parfois sans nous en souvenir. Souvent sans le réaliser.

Du coup, la publicité nous paraitrait bien plus voyante par après. Nous refuserions d’admettre l’hypothèse que notre libre-arbitre soit à ce point manipulable. Et nous imaginerions que Facebook contrôle nos téléphones, contrôle nos micros.

Pour ne pas avouer qu’il contrôle déjà nos esprits. Qu’ils contrôlent nos sujets de conversation car c’est son business model. Même si nous ne sommes pas sur Facebook : il suffit que nos amis y soient, eux.

Facebook n’a pas besoin d’écouter nos conversations. Il décide déjà de quoi nous parlons, ce que nous pensons et pour qui nous allons voter.

Mais c’est plus facile de s’indigner à l’idée que Facebook puisse contrôler un simple microphone que de remettre en question ce qui fonde nos croyances et notre identité…

Photo by Nathaniel dahan on Unsplash

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La difficulté de créer un livre sur arbres morts

dimanche 9 septembre 2018 à 12:41

Petit exercice de transparence comptable pour l’impression des aventures d’Aristide.

Grâce à votre soutien, notre projet Ulule pour soutenir les aventures d’Aristide est un franc succès avec plus de 200 livres commandés alors que nous sommes tout juste à la moitié de la campagne !

Je suis un fervent partisan de la transparence, que ce soit en politique ou dans une démarche qui est, il faut l’avouer, commerciale. J’avais donc envie de vous détailler pourquoi ce cap de 200 exemplaires est un soulagement financier : c’est à partir de 200 exemplaires que nous commençons à rentrer dans nos frais !

Pour imprimer 200 exemplaires, quantité minimale d’impression, l’imprimeur demande 12€ par exemplaire. Ajoutez à cela les frais d’envoi (entre 1€ et 2€ pour l’emballage plus 5€/6€ d’envoi en Belgique et près de 10€ pour l’envoi en France), cela fait que chaque exemplaire nous coûte un minimum de 18€. C’est pour cette raison que j’ai décidé de livrer une partie en vélo : c’est à la fois un beau challenge mais cela permet aussi de faire de sérieuses économies pour financer l’envoi à des lecteurs de l’hexagone !

Rien que l’emballage nous coûtait 2€ pièce si nous commandions 150 cartons mais passe à 1€ pièce si nous en commandons 450. 450 cartons ou un mètre cube à stocker à la maison en attendant les livres !

À cela ajoutez les 8% de commission Ulule et différents frais fixes (comptable, frais administratifs uniques, etc). Il apparait du coup qu’avec 100 exemplaires, nous aurions du mettre de notre poche. Mais Vinch et moi avions tellement envie de voir Aristide exister entre les mains des lecteurs !

Au-dessus de 200 exemplaires, nous passons chez l’imprimeur dans la tranche supérieure (500 exemplaires). Et là, miracle, chaque exemplaire ne nous coûte plus que 7€ (les autres frais étant identiques). Au total, cela revient à dire que quelque part entre 200 et 300 exemplaires, la campagne s’équilibre financièrement et finance un excès de livres. Nous ne gagnerons pas d’argent directement mais nous pourrons peut-être nous rémunérer en vendant le trop plein d’exemplaires après la campagne (ce qui, après un bref calcul, ne paiera jamais le centième du temps passé sur ce projet mais c’est mieux que d’y aller de notre poche).

À partir de 1000 exemplaires, le livre ne couterait plus que 4€ à fabriquer. Là ça deviendrait vraiment intéressant. Mais encore faut-il les vendre…

C’est peut-être pour ça que j’aime tant publier mes textes sur mon blog en vous encourageant à me soutenir à prix libre sur Tipeee, Patreon ou Liberapay. Vendre, c’est un métier pour lequel je ne suis pas vraiment taillé.

Mais Aristide avait tellement envie de connaître le papier, de se faire caresser par les petites mains pleines de terre et de nourriture, de se faire déchirer dans un excès d’enthousiasme, d’exister dans un moment complice d’où les écrans sont bannis.

Merci de lui permettre cela ! La magie d’Internet, c’est aussi de permettre à deux auteurs d’exister sans avoir le moindre contact dans le monde de l’édition, de permettre à tout le monde de devenir auteur et créateur.

PS: comme nous sommes désormais sûr de le produire 500 exemplaires, n’hésitez pas à recommander Aristide à vos amis. Cela me ferait trop de peine de voir quelques centaines d’exemplaires pourrir dans des cartons ou, pire, être envoyés au pilon ! Plus que 20 jours de campagne !

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L’état expliqué à mon extra-terrestre

mercredi 5 septembre 2018 à 09:48

Lorsque j’ai rencontré XyglZ (de la 3ème nébuleuse), nos conversations nous ont vite menés sur nos modes de vie respectifs. Et l’un des concepts qui l’étonnait le plus était celui d’état. Quoi que je fasse, le principe d’un état levant des impôts lui semblait inintelligible.

— C’est pourtant simple, tentai-je de lui expliquer pour la énième fois. L’état est une somme d’argent mise en commun pour financer les services publics. Chacun verse un pourcentage de ce qu’il gagne à l’état, c’est l’impôt. Plus tu gagnes, plus ton pourcentage est élevé. De cette manière, les riches paient plus.

Expliqué comme cela, rien ne me semblait plus beau, plus simple et plus juste. Jusqu’au moment ou XyglZ (de la 3ème nébuleuse) me demanda comment on calculait ce que chacun gagnait.

— Et bien pour ceux qui reçoivent un salaire fixe d’une seule personne, la question est triviale. Par contre, pour les autres, il s’agit de l’argent gagné moins l’argent dépensé à caractère professionnel.

Disant cela, je réalisai combien définir l’argent gagné en fonction de comment il serait dépensé était absurde.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) releva très vite que cela divisait arbitrairement la société en deux castes : ceux qui touchaient une somme fixe d’une seule autre personne et ceux qui avait des revenus variés. La deuxième caste pouvait grandement diminuer ses impôts en s’arrangeant de dépenser l’argent gagné de manière « professionnelle », cette notion étant arbitrairement floue.

— Mais, tentai-je de justifier, les deux castes peuvent diminuer leurs impôts en dépensant leur argent de certaines manières que le gouvernement souhaite encourager. C’est l’abattement d’impôts.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) remarqua que c’était injuste. Car ceux qui gagnaient moins payaient moins d’impôts. Ils avaient donc moins le loisir de bénéficier de réductions fiscales. La réduction d’impôt bénéficiait donc toujours d’une manière ou d’une autre aux plus riches. Sans compter la complexité que tout cela engendrait.

– En effet, arguais-je. C’est pour cela qu’il me semble juste que l’impôt soit plus important pour ceux qui gagnent plus d’argent.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) n’était pas convaincu. Selon lui, il suffisait de dépenser l’argent de manière professionnelle pour que ces impôts soient inutiles. En fait, ce système encourageait très fortement à gagner le moins d’argent donc à le dépenser professionnellement le plus vite possible. Des comportements économiquement irrationnels devenaient soudainement plus avantageux.

– Et tu ne connais pas la meilleure, ne pus-je m’empêcher d’ajouter. Notre planète est divisée en pays. Chaque pays a des règles complètement différentes. Les riches ont le loisir de s’installer où c’est le plus rentable pour eux, voire de créer des sociétés dans différents pays. Ce n’est pas le cas des plus pauvres.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) émit un son qui, sur sa planète, correspondait à un rire moqueur. Entre deux hoquets, il me demanda comment nous pouvions gérer une telle complexité. Avions-nous des supers ordinateurs gérant toutes nos vies ?

— Non, fis-je. Chaque pays possède une administration importante qui ne sert qu’à appliquer les règles de l’impôt, les calculer et s’assurer que chacun paie. Un pourcentage non-négligeable des habitants d’un pays est employé par cette administration.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) fut visiblement surpris. Il me demanda comment étaient payés ces fonctionnaires si nombreux et capables d’appliquer des procédures si complexes.

– Ils sont payés par l’impôt, fis-je.

XyglZ (de la 3ème nébuleuse) se frappa le front de son tentacule, grimpa dans sa soucoupe et s’envola prestement.

Photo by Jonas Verstuyft on Unsplash

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Le rêve en bocal du jeune apprenti

mardi 4 septembre 2018 à 13:53

Consciencieusement, le jeune apprenti rangeait les bocaux sur les étagères qui s’entremêlaient à perte de vue.
— Vérifie qu’ils soient bien fermés ! bougonna un vieil homme qui s’affairait dans un grand livre de comptes.
— Bien sûr Monsieur Joutche, je fais toujours attention.
— Tu fais toujours attention mais sais-tu ce qui se passe lorsqu’un pot reste ouvert ?
— euh… Le contenu s’échappe ?
— Et qu’en penses-tu ?
— Je ne vois pas trop le mal Monsieur Joutche. En fait…
— Quoi ?

Le vieillard bondit de sa chaise, renversant l’encrier sur le grand livre. Ses narines palpitaient et il ne parut pas prêter attention au liquide noir qui s’étalait, formant un minuscule lac d’abîmes.

— Ces pots contiennent des rêves, petit imprudent. Rien moins que des rêves. S’ils s’échappent, ils ont alors la possibilité de se réaliser.
Blême et bégayant, l’apprenti tenta de rétorquer.
— Mais c’est bien de réaliser des rêves, non ?
— Tu sais combien ça me coûte de stocker tout ces rêves ? Tu sais combien de rêves sont dans ce magasin ? Et l’anarchie que cela représenterait s’ils se réalisaient tous en même temps ?

Fulminant, il attrapa le jeune homme par la manche et le traina dans une allée. Après quelques détours, ils se plantèrent face à une étagère particulière.
— Regarde ces bocaux ! Ce sont tes rêves à toi.
L’apprenti en était bouche-bée.
— Imagine ce qu’il adviendrait si tout tes rêves pouvaient soudainement se réaliser ?
— Ce serait…
— Non, ce serait terrible ! Crois-moi, il est important de garder les rêves enfermés. Lorsqu’une personne souhaite réaliser l’un de ses rêves, elle vient au magasin. J’analyse alors les conséquences du rêve et je fixe un prix pour le réaliser. De cette manière, tout est sous contrôle.
— Il suffit donc de payer pour voir son rêve se réaliser ?
— Pas vraiment. Une fois le bocal ouvert, le rêve a la possibilité de se réaliser. Mais le sujet doit encore agir pour concrétiser cette réalisation. Nous ne faisons que rendre un rêve possible.
— Et si la personne n’a pas d’argent ?
— Alors on en reste aux petits rêves sans impacts. Tiens, vu que nous sommes la veille de Noël, je fais une réduction et j’offrirai un rêve sans envergure à chaque client qui viendra aujourd’hui.

Le vieillard s’était adouci. Ses yeux pétillaient alors qu’il couvait du regard les rangées de bocaux.

— Mais il est indispensable de contrôler les rêves, de limiter les possibles. Sans cela, nous tomberions dans l’anarchie. C’est pour cela que notre métier est si important. Allez, c’est la veille de Noël, tu as bien travaillé, tu peux rentrer chez toi. Car demain sera une grosse journée. Nous ne pouvons pas fermer le jour de Noël ! Les gens sont enclins à dépenser beaucoup plus pour leurs rêves !

D’un pas lent, l’apprenti laissa ses pas le guider jusqu’à sa petite maison. Il contempla l’âtre éteint de sa petite cheminée et, comme tous les noëls, il déposa ses souliers en adressant une prière muette.

— Père Noël, je ne veux pas de cadeaux, je veux juste que les choses deviennent un peu différentes.

Il se réveilla au petit matin avec un étrange pressentiment. Père Noël l’avait entendu ! Il en était sûr ! Sautant hors de son lit, il se rua dans son petit salon.

Hélas, ses chaussures étaient vides.

Tristement, il s’habilla et les enfila avant de se rendre au magasin. Les allées lui semblèrent bien sombres et silencieuses.
— Monsieur Joutche ?

Intrigué, il se mit à parcourir les rayonnages. Il trouva son patron le visage blême, la bouche grande ouverte juste en face des rêves qu’il lui avait montré, ses propres rêves.
— Tout va bien monsieur Joutche ?

Le vieillard se retourna d’un bond.

— Quoi ? Tu oses remettre les pieds ici ? Dehors ! Je ne veux plus te voir ! Employé indigne ! Jamais je n’ai vu ça en quarante ans de carrière ! Tu m’entends ? Jamais ! Je te flanque à la porte !
— Mais…
— Dehors !

L’apprenti n’osa pas insister mais, avant de s’en retourner, il aperçut les flacons qui contenaient ses rêves. Tous étaient ouverts. Les couvercles avaient disparu ! Il n’y avait pas prêté attention mais cela lui sautait désormais aux yeux : tous les rêves de l’entrepôt s’étaient échappés.
— Dehors ! hurla monsieur Joutche.

Sans demander son reste, l’apprenti se mit à courir. Il sortit du magasin, déboucha sur la rue. Des flocons de neige tournoyait doucement dans le petit matin de Noël.

L’apprenti se mit à sourire.
— Merci Père Noël ! Quel beau cadeau ! murmura-t-il.

Puis, sans se départir de son sourire, il se mit à courir dans la neige en poussant des petits cris de liberté…

Photo by Javardh on Unsplash.

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