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Chapitre 7 : l’hystérie médiatique

mercredi 9 mars 2022 à 08:40

8 mars 2022

Il y a quelques jours, mon épouse est rentrée de la pharmacie interloquée : la cliente avant elle venait d’acheter des pastilles d’iode pour se protéger des retombées nucléaires. La pharmacienne affirma que c’était la quatrième aujourd’hui. Ma première pensée fut un incident dans une centrale. Au même moment, ma mère m’envoya un SMS pour savoir si nos passeports étaient en ordre, au cas où il faudrait fuir le pays.

Je commençai à subodorer une nouvelle hystérie médiatique, celle sur le COVID commençant à s’affadir. Sur le réseau Gemini, un gemlog que je suis répondait à un autre geminaute qui avait annoncé bloquer les requêtes provenant de Russie, ce qui me semblait particulièrement puéril. Écoutant les conversations et jetant un œil aux vitrines des marchands de journaux, je compris le sujet d’inquiétude en question. Poutine avait envahi l’Ukraine.

Mes connaissances en géopolitique sont essentiellement nulles. Cependant, je sais que des combats opposent les Russes et les Ukrainiens depuis 2014. Que l’escalade de ce conflit n’est pas réellement étonnante, voire était attendue. Que s’il est dramatique pour les populations concernées et pour leurs voisins directs (je pense aux Polonais, par exemple), ce conflit ne m’implique pas directement. Et surtout, que me gaver d’images ne peut absolument pas améliorer la situation.

Sans avoir besoin de me connecter, je devine que des images dramatiques doivent tourner en boucle. Certaines sont réelles et importantes. Certaines sont réelles, mais tout à fait anecdotiques. Certaines sont fausses ou issues d’autres événements, antérieurs parfois de plusieurs années. Certaines sont de la propagande pure et simple. Il n’y a qu’une certitude : il est impossible de faire la différence au milieu de ce que les analystes appellent « the fog of war », l’incertitude de la guerre.

Oui, Poutine dispose de l’arme nucléaire. Le conflit peut potentiellement dégénérer. Cela a toujours été le cas. Certains spécialistes, comme Vinay Gupta, annoncent depuis des années que le risque lié à une guerre nucléaire est statistiquement plus important que le risque lié au réchauffement climatique. C’est un fait dont je suis bien conscient, mais sur lequel je ne peux agir.

La seule question vraiment importante est : la probabilité de survie en cas de conflit mondial est-elle améliorée par la consommation de l’actualité ? Ma réponse, très personnelle, est négative. Je dirai même au contraire que se déconnecter de l’actualité permet d’avoir des raisonnements beaucoup plus rationnels et, dans mon cas, me permet de mieux percevoir les sentiments de la foule sans en être atteint moi-même. Je peux bien entendu me tromper, mais c’est un pari que je fais.

S’il est vraiment nécessaire ou intéressant de comprendre ce qui se passe, l’univers me le fera savoir. Il faut croire que les personnes que je suis par RSS ou sur Gemini sont très pertinentes, car je n’ai vu que très peu de choses sur la guerre en Ukraine. Parmi celles-ci, un simple lien, une analyse très pertinente qui vaut, je le pense, des centaines d’heures d’images tournant en boucle.

=> https://acoup.blog/2022/02/25/miscellanea-understanding-the-war-in-ukraine/

Il faut avouer que j’ai été très tôt baigné dans l’actualité.

J’ai grandi entre un père journaliste qui rapportait plusieurs quotidiens et hebdomadaires chaque soir à la maison et une mère institutrice qui a toujours insisté sur l’importance de se créer un réseau social, de l’entretenir, de créer des opportunités pour les autres et saisir celles qui se présentaient.

Tous les soirs, je lisais l’intégralité de cet incroyable échantillonnage de la presse écrite afin « d’être au courant ».

En 1996, mon professeur au lycée souhaitant voir si nous suivions l’actualité nous annonça qu’une décision politique importante avait été prise la veille. Savions-nous ce qui s’était passé ? Je levai le doigt et expliquai que la Belgique venait de décider d’abolir définitivement la peine de mort. Le professeur éclata de rire en me disant que ce n’était pas vrai, que la peine de mort n’existait plus en Belgique. Il faisait, lui, référence à une vague décision politique qui fit sans doute la une des journaux télévisés ce jour-là avant d’être oubliée la semaine suivante. L’abolition de la peine de mort, qui n’avait eu droit qu’à un vague article en page 5 du quotidien que je lisais, n’intéressait personne et sera effectivement ratifiée le 10 juillet, dans l’indifférence générale. Pourtant, l’événement me semblait clairement plus important qu’une décision politique que je savais déjà pareille à des milliers d’autres prises chaque année. J’avais 15 ans et je venais de comprendre que même les professeurs, adultes et intellectuels, ne cherchaient pas à percevoir l’importance historique d’un événement, mais se laissaient manipuler entièrement par le journal télévisé. Si le présentateur annonçait que c’était important, personne ne se posait de questions. Le lendemain, je posai l’article annonçant la future abolition de la peine de mort sur le bureau du professeur. Il me rétorqua que ce n’était pas important, la peine de mort n’étant de toute façon plus appliquée en Belgique. Le journal télévisé avait remplacé la messe dominicale. Le système scolaire a fort logiquement remplacé les obligations liturgiques par des « formations à l’actualité et la citoyenneté ». Sous le prétexte de se tenir au courant, la société tente d’uniformiser « ce qui est important » de ce qui ne l’est pas, de poser des jalons communs dans l’inconscient collectif.

Le 11 septembre 2001, mon téléphone sonna alors que je surfais sur le web depuis ma chambre d’étudiant. Un ami d’enfance m’ordonnait d’allumer la télévision. J’ai toujours eu horreur de la télévision, mais elle était presque en permanence allumée dans notre appartement, car indispensable à certains de mes colocataires. Pour une fois, elle était éteinte. Je répondis donc à mon ami de me raconter. Il me dit qu’un avion s’était écrasé sur le Pentagone, à Washington. Je rigolai. Un avion de tourisme s’était probablement écrasé dans une zone de « sécurité » et ça devait faire tout un foin. Pas besoin d’allumer la télévision pour cela. Mon ami insista, me disant que c’était sur toutes chaines.

Je dis d’accord en rigolant et raccrochai. Par honnêteté, je me rendis dans le salon et allumai la télévision. Je compris très vite qu’il se passait quelque chose de plus grave qu’un simple incident. Je me souviens d’avoir rappelé mon ami pour lui dire que ce n’était finalement pas un truc amusant puis d’avoir passé les heures suivantes devant cette télévision, à tenter de comprendre. Je me rendais sporadiquement dans ma chambre pour trouver des informations sur le web, mais les réseaux sociaux n’existaient pas. Les sites d’actualités étaient à la traine. Il n’y avait que peu d’information à glaner. Personne ne savait rien.

Les jours qui suivirent furent passés dans un état mental proche de l’hébètement à regarder en boucle les mêmes images de l’attentat qui devait changer la face du monde de manière profonde et insidieuse. Je tentai de me reprendre, me morigénant pour mon apathie physique, tentant de me convaincre que je ne pouvais pas agir sur ces événements et que je n’avais rien à gagner à regarder les mêmes images en boucle. Mais j’étais obnubilé et je fus aspiré dans cette hystérie médiatique, cette hallucination partagée dans laquelle nous nous débattons encore.

J’appris cependant de cette expérience, observant que le phénomène se reproduisait à chaque événement médiatique intense, de plus en plus fréquemment. L’arrivée des réseaux sociaux ne fit qu’aggraver le stress, la fatigue et les séquelles d’événements qui ne m’avaient pourtant pas touché autrement que par images interposées. Contrairement à la télévision, les réseaux sociaux étaient impossibles à éteindre. Lors d’attentats, ils se paraient même de publicités pour les sites d’actualités traitant du sujet. Comme ils étaient devenus notre principale source d’échange ou de recherche d’information, il devenait impossible d’avoir des relations humaines en ligne ou d’utiliser le web sans être bombardé des dernières nouvelles. Certaines actualités étaient devenues impossibles à ignorer. Ce n’était d’ailleurs pas spécialement les plus graves ou les plus importantes. C’étaient celles que les réseaux sociaux avaient décidé de considérer comme telles. J’ai beau mettre mon téléphone en mode avion, les notifications sur ceux de mon entourage interrompent désormais nos conversations pour nous prévenir, pour nous faire lâcher tout.

Alors que je me dirigeais vers le bureau d’un ami journaliste dans un espace de co-working, une après-midi de 2015, je le trouvai en état de choc, lisant compulsivement Twitter et bredouillant des paroles incompréhensibles à propos du magazine Charlie Hebdo. Ne voulant pas céder à la panique médiatique, je pris la résolution de sauvegarder tous les articles sur le sujet et de ne pas les lire avant une semaine.

Cette expérience me fit prendre conscience de l’inanité des articles rédigés à chaud. Personne ne sait rien. Tout le monde répète et amplifie les mêmes rumeurs. Les images sont hypnotiques et empêchent de penser.

La crise COVID me fit rechuter complètement. Outrepassant complètement les sites d’informations générales, dont l’inanité n’a d’égal que la pitoyable quête de sensationalisme, je passai des semaines sur des sites beaucoup plus spécialisés, lisant chaque nouveau papier scientifique sur le sujet. J’en ressortis épuisé et sans réelle valeur ajoutée. Même les spécialistes ont besoin de temps pour comprendre, tester, analyser. Penser. Il est impossible d’obtenir rapidement la connaissance qui, par essence, ne se construit que dans la durée.

Toutes ces expériences me convainquirent que l’immense majorité des informations ne nous est absolument pas utile et que l’univers nous fait parvenir, d’une manière ou d’une autre, ce que nous devons absolument savoir. La crise du COVID m’a d’ailleurs plusieurs fois illustré à quel point il est implicitement évident que chacun passe sa vie à regarder les informations. Faut-il mettre un masque ou non ? Faut-il avoir un certificat de vaccin ou non ? Les règles changeaient en permanence sans qu’une source établie soit nécessairement évidente à trouver. Il est considéré comme acquis que le citoyen est scotché aux annonces du gouvernement.

Dans son livre « TV Lobotomie », le neuroscientifique Michel Demurget explique que face à un écran, notre métabolisme consomme encore moins qu’au repos. Nous sommes littéralement dans une forme de catalepsie, dans une transe. Que ce soit le coup de sifflet final du match de football ou le générique de fin du film, nous sommes forcés, parfois douloureusement, de reprendre contact avec notre corps, avec la réalité physique. Mais, sur Internet ou dans les jeux vidéos, il n’y a pas de générique de fin. Nous sommes happés à en perdre le sommeil, à en oublier de manger. Des décès, heureusement rares et anecdotiques, de joueurs ayant passés plusieurs jours devant leur écran ont même été signalés en Corée.

L’écran a un effet hypnotique physique. Il capte notre attention. Faites l’expérience et entrez dans une pièce que vous ne connaissez pas comme un bar ou le salon d’un ami chez qui vous n’avez jamais été. Ne restez qu’une seconde et sortez immédiatement.

Si une connaissance est dans la pièce, il est possible que vous l’ayez reconnue. Il est également possible que vous ne l’ayez pas vue. Si un élément particulier décore la pièce, il est possible que vous l’ayez remarqué. Mais il est également probable que vous n’ayez pas fait attention.

Par contre, si un écran est allumé dans la pièce, vous l’avez vu. Vous ne pouvez pas l’avoir manqué. Vous pouvez même probablement dire ce qu’affichait cet écran. Voir citer le nom de l’émission, du présentateur télé ou du politicien qui s’exprimait. Il est impossible d’ignorer un écran. L’écran capte notre attention de manière autoritaire, indiscutable. Ne pas regarder un écran demande plus d’effort mental que de ne pas le voir.

Beaucoup de familles laissent un écran de télévision allumé en permanence. Une partie de leur cerveau traite, en permanence, l’image des écrans. À la longue, certains ont construit une tolérance qui rend ce processus inconscient, mais il est toujours là.

N’ayant jamais eu la télévision, je n’ai pas construit cette tolérance. Je suis donc particulièrement sensible aux écrans. Il m’est souvent rétorqué que ceux qui sont devenus tolérants ne voient plus l’écran, que c’est comme si l’écran n’était pas là.

Pourtant, ces mêmes personnes n’hésitent pas à interrompre une conversation que nous avons pour me dire « Oh, regarde ce qui se passe dans la télé », preuve que leur cerveau traite en permanence l’information.

Un manager dans une grande multinationale me confiait, alors que nous étions en voyage d’affaires, qu’allumer la télé était la première chose qu’il faisait en se réveillant dans sa chambre d’hôtel. Il a évoqué « le besoin d’avoir une présence ». Je pense aujourd’hui qu’il s’agit d’une addiction. Une partie de nos neurones a, pendant toute notre enfance, été éduquée a recevoir en permanence l’information d’un écran afin de pouvoir avertir le cerveau conscient si jamais quelque chose d’intéressant s’y passait. Au réveil, cette partie du cerveau est clairement en manque. Elle a besoin de sa dose de stimuli.
Lorsque mon fils de cinq ans est exceptionnellement autorisé à regarder un dessin animé sur l’ordinateur de mon épouse, il est immobile, figé. Mais lorsqu’il faut couper l’écran, il se met souvent dans une colère noire, violente, rappelant les crises de sevrage d’un drogué.

Le cerveau est encore aujourd’hui un domaine particulièrement mystérieux. Nous avons cependant appris énormément de son fonctionnement au cours des dernières décennies. Nous savons par exemple que plus un ensemble de neurones est activé en même temps, plus va s’épaissir la gaine de myéline entourant ces neurones, améliorant leur efficacité. C’est la base de l’apprentissage : plus nous accomplissons une action, meilleurs nous sommes pour l’accomplir, au point de devenir experts. Les neurones se développent exactement comme les muscles d’un sportif à l’entrainement.

Dans son livre Deep Work, Cal Newport suggère que, pour devenir un expert, il est donc important de se concentrer sur une et une seule tâche. Si nous passons d’une tâche à l’autre rapidement voire, pire, si nous prétendons faire du multitâche, l’effet sur les neurones sera trop diffus voire inexistant.

Les sportifs le savent bien : pour se muscler, il est important de travailler un système musculaire à la fois, avec des exercices relativement longs et réguliers. Soulever un poids puis faire une flexion de jambe avant de courir 100 m n’améliorera ni votre condition physique ni votre musculature.

Or, quelle est la compétence pour laquelle nous sommes désormais capables de nous concentrer pendant des heures ? Quelles sont les connexions neuronales que nous renforçons de manière quasi permanente à raison de plusieurs heures par jour ?

Regarder un écran. Cliquer. Faire défiler des images. Cliquer sur un titre provocateur sans même être capable d’arriver au bout du contenu, mais en étant persuadé d’avoir tout compris. Nous indigner. Réagir. Commenter. Critiquer. Nous sommes devenus des experts, nous développons les neurones qui nous rendent les meilleures machines à cliquer possibles.

Mais n’apprenons-nous pas en consommant tout ce contenu ? Ne sommes-nous pas en interaction avec une somme de connaissance humaine ? Ne développons-nous pas nos relations sociales ?

Dans son livre « Proust and the Squid », la neuroscientifique et spécialiste de la lecture Maryanne Wolf explique que lire un long livre dans lequel on s’immerge permet au cerveau de développer des capacités similaires à celles observées si l’aventure avait été réellement vécue par l’humain. Le cerveau oublie littéralement qu’il ne fait que lire et se construit comme s’il vivait des expériences. Si c’est incroyable, cela demande bien entendu une profondeur, une immersion intense et relativement longue comme on peut en trouver dans un roman. La concentration et la durée sont indispensables à ce processus.

L’écran, malheureusement, a exactement l’effet inverse. Michel Desmurget relate les expériences menées avec un professeur interagissant avec des enfants, soit dans la même pièce, soit par écran interposé. Alors que les interactions sont exactement identiques, le fait d’avoir un écran rend l’apprentissage virtuellement nul. L’enseignement à distance tant vanté durant la pandémie aura peut-être des conséquences à long terme sur notre société bien pire que la maladie elle-même.

Au contraire du livre, qui immerge le cerveau dans une réalité virtuelle, mais effective, l’écran isole et n’offre qu’une apparence. Il transmet et submerge le cerveau d’émotions, le transforme en récepteur passif. Au lieu de créer des compétences, des qualités adaptables, l’écran génère des réflexes instinctifs primaires tout en générant une fatigue, un épuisement intellectuel.

Daniel Kahneman, dans son livre séminal « Thinking Fast and Slow » a popularisé le concept des deux systèmes de pensées. Le système 1, intuitif, serait extrêmement rapide, mais soumis à de nombreuses erreurs. Il ne maitrise en effet pas les statistiques, les résultats contre-intuitifs ou nouveaux. Il se base sur les prérequis et l’expérience pour agir le plus rapidement possible. Le système 2, au contraire, est lent et cherche lui a agir le plus justement possible en analysant, en modélisant. Les deux systèmes sont incroyablement complémentaires, mais peuvent souvent entrer en conflit. Dans des situations d’urgence, le système 1 doit évidemment avoir la priorité. Pas besoin de comprendre l’origine de l’incendie sous nos yeux, l’important est de courir vers la sortie. Par contre, lorsqu’il n’y a pas d’urgence immédiate, prendre le temps de réfléchir est souvent une meilleure solution.

De par leur conception, les livres s’adressent au système deux. Que ce soient des essais scientifiques ou des romans des sciences-fictions, ils développent notre capacité d’analyse, nous confrontent à des situations inédites et nous explicitent les différentes possibilités. Les romans policiers, par exemple,nous enseignent en permanence que la vérité est plus subtile et complexe que ce que notre intuition nous fait croire. Le talent d’une Agatha Christie ou d’un Conan Doyle résidant justement à guider notre intuition pour nous révéler, à la dernière page, ses erreurs. L’erreur n’est souvent pas seulement un indice camouflé, mais bien une conception du monde. Dans « Le cheval pâle », Agatha Christie nous offre un roman qui semble fantastique, différent des policiers traditionnels. La surprise provient que tout ce qui parait surnaturel, qui ne semble avoir des explications qu’à travers le surnaturel se révèle, finalement, parfaitement rationnel et relativement simple. Avec un simple roman, Agatha Christie nous enseigne donc que notre système 1 a une tendance incroyablement forte à vouloir se fier aux apparences, quitte à réfuter les lois de la physique de notre univers. Il est plus facile de réfuter la somme de toute la connaissance scientifique humaine que d’admettre une erreur de sa propre intuition.

Contrairement aux livres, les écrans s’adressent immédiatement au système 1 et le renforcent. À travers une série incessante de stimuli, ils désactivent notre système 2, l’enterrent et nous font agir par réflexe.

Au plus nous cliquons, au plus nous renforçons le circuit neurologique nous encourageant à cliquer. À chaque clic, nous détruisons graduellement notre originalité, notre créativité, notre esprit critique et notre libre arbitre. Nous nous laissons emporter dans de torrents émotionnels qui sont d’autant plus forts lorsqu’ils sont partagés et socialement validés.

Il y a quelques jours, un chauffeur de taxi qui nous ramenait de la gare nous expliqua à quel point il était fier que ses enfants regardent le journal télévisé et soient si bien informés de tout ce qui se passait en Ukraine, connaissant les noms des ministres et d’autres détails. Il ajouta qu’on ne le croirait peut-être pas, mais qu’il transportait parfois des gens de 40 ans qui en savaient moins sur le sujet que ses enfants. Mon épouse étouffa un sourire en regardant son quarantenaire de mari médiaphobe.

J’ai alors pensé que si Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine, cela ne change rien à ma vie. Cela ne change rien à ce que je peux faire. À ce que je dois faire. Bref, je m’en fous.

Poutine a envahi l’Ukraine et, soudainement, plus personne ne se préoccupe de savoir si nous avons tous un masque et trois doses de vaccin. Du jour au lendemain, Poutine semble avoir éradiqué le COVID. Il fallait un ennemi commun pour réconcilier antivaccins et provaccins : Poutine s’est sacrifié.

J’ai gardé mes réflexions pour moi. Mon épouse m’a fait un clin d’œil et le chauffeur a très vite embrayé sur les résultats désastreux de l’équipe de football locale.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Chapitre 6 : la machine à cliquer se rebelle contre le superorganisme

jeudi 24 février 2022 à 15:07

24 février

Je suis devenu une machine à cliquer. Un rouage anonyme dans un gigantesque superorganisme qui se nourrit de mon attention, de mes capacités, de mon identité. J’ai décidé de me libérer, de m’échapper. Je ne suis pas sûr d’y arriver seul. Peut-être que j’ai besoin que nous soyons plusieurs à réclamer notre liberté. Peut-être n’est-il pas trop tard.

Ce livre est la première étape. Pour arriver à écrire ces quelques lignes, j’ai passé ces dernières années à restreindre l’usage de mon téléphone. Je me suis organisé une année complète « déconnectée ». À chaque fois que j’hésite, que je me mets à réfléchir, une partie de mon cerveau se tourne vers mon téléphone ou vers une icône cachée derrière mon éditeur de texte. Une partie de mes neurones se demandent si j’ai reçu des mails. Si je ne dois pas répondre à un message de ma famille. Ou si une nouvelle intéressante n’a pas été postée sur les réseaux sociaux.

Écrire n’est que la moitié du chemin. Encore faut-il que ce livre soit lu. Beaucoup d’entre vous n’y arrivent pas ou n’y arrivent plus. Vous me dîtes souvent que vous avez été un grand lecteur, mais qu’aujourd’hui, vous n’avez pas le temps. Ou qu’au contraire vous aimeriez vous mettre à la lecture. Et que vous n’avez pas le temps. Selon vous, ce temps est pris par le travail, la famille, le ménage et autres obligations.

Je n’ai pas le temps d’écrire ce livre. Vous n’avez pas le temps de le lire. Et pourtant, à la fin de l’année, nous pourrions avoir la lucidité de constater que, sans avoir le temps, nous avons collectivement écrit des milliers de messages sur Whatsapp, Signal ou Messenger, la plupart étant sans réel intérêt au-delà des quelques secondes passées à les écrire. Que nous avons posté et lu des centaines de pages de texte sur les réseaux sociaux, sous forme de pensées, de coup de gueule, de réactions à l’actualité, de commentaires. Que nous avons lu l’équivalent de plusieurs livres sous forme d’articles d’actualités dont nous avons déjà oublié le contenu aujourd’hui. Que nous avons regardé des heures entières de vidéos sur Youtube, depuis les conférences TEDx vaguement intéressantes aux buzz les plus ridicules. Que nous avons regardé plusieurs saisons de séries sur Netflix. Que malgré que nous nous défendions de regarder la télévision, nous avons regardé le journal télévisé presque chaque jour, ce qui correspond à lui seul à 2% de notre temps total de vie. Que nous sommes au courant de ce qui s’est passé dans telle ou telle émission télé, que nous connaissons le nom des présentateurs, des polémistes. Que nous avons un avis sur des événements que nous n’avons pas vécus.

Nous sommes donc incroyablement actifs. En moyenne, il doit vous rester entre 1 et 2 milliards de secondes à vivre. Notre temps est certes limité, mais nous en avons cependant assez pour le consacrer à des milliers de choses pas tellement importantes. Pourtant, nous gardons le sentiment de ne pas avoir de temps. Nous avons l’intuition que le temps s’effiloche. Nous savons que lire un livre nous apportera de la valeur intellectuelle, c’est pourquoi nous regrettons de ne pas avoir plus de temps pour lire. Pourtant, nous passons notre temps dans des activités dont nous avons parfois honte au point de nier les faire, au point de refuser d’admettre y passer du temps. Parfois, nous nous sentons coupables au point de devoir nous justifier.

Les livres et les techniques de développement personnel tentent de nous motiver et de nous culpabiliser. Il suffirait de le vouloir, de choisir. Tout ne serait qu’une question de volonté ou, au pire, de prise de conscience.

Nous sommes nombreux à être conscients de la nocivité des réseaux sociaux ou de la simple exposition aux écrans au point de l’interdire strictement à nos enfants. Pourtant, nous y sommes quand même. Parfois compulsivement. Parfois sans même nous en rendre compte. C’est juste pour vérifier une info. Juste pour te montrer une image. Les statistiques changent régulièrement, mais, à la fin de la journée, un adulte moyen a probablement passé entre 3h et 8h sur son téléphone.

Au plus profond de nos fibres, nous sommes pour la plupart convaincus que lire un livre est infiniment plus enrichissant que de surfer sur Facebook. Pourtant, les statistiques de votre téléphone vous démontreront que votre temps journalier passé sur ces réseaux sociaux est très rarement en dessous de l’heure. Sur ce même téléphone qui nous permet d’accéder à des livres électroniques très simplement. Si seulement une fraction du temps consacré à faire défiler des images dans Instagram ou à cliquer sur des petits dessins dans un jeu était consacré à lire une page ou deux, nous finirions tous entre un et dix livres supplémentaires par an.

Ce n’est pourtant pas le cas. Nous avons beau vouloir, nous n’y arrivons pas.

Si la volonté n’est pas suffisante, c’est peut-être qu’il y’a une autre force à l’œuvre. Une entité qui nous dépasse, qui nous contrôle. Un super organisme qui se nourrit de nos clics et qui, pour croître, nous transforme petit à petit en machines à cliquer.

Pour s’en convaincre, il suffit de lever la tête de son téléphone dans la rue, dans le train ou dans un magasin. Nous sommes rivés les yeux sur l’écran, le cou tordu en une disgracieuse difformité. Nos doigts s’activent sans cesse, font défiler, cliquent, tapotent, défilent. Nous nourrissons l’hydre. L’effet est particulièrement visible chez les adolescents. Ils marchent en groupe, chacun tenant son écran, interagissant à la fois verbalement et par écrit. Ils croient être partout à la fois, de peur de ne pas être assez sociaux, la phobie type de l’adolescence, mais ils ne sont nulle part. Le pauvre hère qui n’est pas sur son téléphone a l’air d’un extra-terrestre, d’un exclu. Les adultes ne valent guère mieux. Il suffit d’observer les couples au restaurant qui ne se regardent pas. Cet homme en cravate pénétré d’un air d’importance qui consulte ses mails en commandant distraitement un sandwich. Ce jeune parent qui discute en tenant un petit micro près de sa bouche, les oreilles bouchées par des écouteurs tout en berçant distraitement un landau du pied.

Il serait facile de juger, de considérer la paille chez les autres sans voir sa propre poutre. Ou de rationaliser qu’il s’agit d’une évolution normale.

Mais personne ne peut nier l’implacable symptôme. Nous nous plaignons de ne pas avoir le temps de faire ce que nous voulons et pourtant nous consacrons un temps incroyable à faire quelque chose que nous ne voulons pas faire.

Les lieux publics bruissent des constantes notifications, ces signaux sonores qui ont été conçus, à dessein, pour attirer l’attention, pour signaler l’urgence, l’importance d’arrêter tout. Dans les années 1990, les tamagotchis, petits jeux électroniques portables représentant un animal à nourrir et faire grandir, ont inauguré cette ère de « notifications ». La notification est la version artificielle du pleur de bébé, un son conçu pour être impossible à manquer et désormais omniprésent dans les rues, les restaurants et les maisons.

Le superorganisme, sorte de tamagotchi planétaire, se rappelle à nous : « Nourris-moi ! J’ai faim ! »

Pour s’en libérer, la volonté seule ne suffit pas. Nous devons prendre conscience de ce que nous faisons, nous devons comprendre les causes qui nous ont amenés à créer ce super organisme.

Nous libérer n’est donc plus un simple acte individuel. Il s’agit d’une rébellion, d’un acte de résistance à la fois contre le super organisme, mais également contre tous ses servants, contre les autres êtres humains.

Dès les premières velléités d’indépendance, les défenses immunitaires du super organisme se mettront en branle, tenteront de nous remettre dans le droit chemin, de nous soigner. Ou de nous exclure définitivement, de faire de nous un paria.

Lire ce livre jusqu’au bout n’est donc pas qu’un acte individuel, une manière de reprendre contrôle sur votre vie. Il s’agit également d’un acte de révolte planétaire, une manière de lutter contre l’absurdité d’un système inégal qui détruit la planète, qui détruit les vies.

C’est du moins comme cela que je l’écris. Comme un cri de révolte, un cri de désespoir, un cri d’espoir.

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Chapitre 5 : le plaisir coupable de l’exploration

mercredi 9 février 2022 à 14:18

9 février

Longtemps, je me suis couché à pas d’heure. Parfois, à peine mon écran éteint, mes yeux ne se fermaient point, contemplant la pénombre et accueillant un flux d’idées et de conscience nouvelle.

Une idée lancinante revenait, m’obnubilait. Pourquoi tout me semblait-il soudainement si clair, si évident dans le noir ? Pourquoi cet état de grâce intellectuelle n’arrive-t-il jamais plus tôt ? Pourquoi ai-je l’impression de gâcher mes journées ? Pourquoi la créativité, l’énergie d’entreprendre n’arrivent-elles que lorsque je considère la journée comme terminée et que je me déconnecte ?

La réponse est étrangement simple : l’appel de la connexion.

Dans ma manière de travailler, j’ai identifié trois étapes très différentes. Premièrement, explorer à la recherche de nouveautés, de textes et d’informations à lire plus tard. Ce que beaucoup appellent la sérendipité. En deuxième lieu vient l’acte de lire, d’étudier ces textes, ces livres. Enfin, dernière étape, l’action, la création. À partir de ces connaissances nouvelles, je me mets réellement « au travail », pour écrire, coder, créer.

Sur ces trois étapes, le monde connecté glorifie particulièrement la première. La recherche de nouveautés est si intéressante, si amusante, si exaltante que je peux y passer ma journée. Rechercher des nouveautés est un plaisir, un rituel semblable à la pause cigarette des fumeurs. Chaque excuse est bonne pour dire « Faisons une pause et voyons s’il n’y a rien de nouveau en ligne ». Dix minutes de travail « réel » donnent droit à trente d’exploration.

L’exploration est particulièrement jouissive lorsque ce qui est découvert est petit, immédiat, facilement digestible. Les découvertes plus longues sont sauvegardées pour un utopique et irréaliste « plus tard », empilées dans de boulimiques logiciels spécialisés ou des listes de lectures.

L’addiction à cette constante nouveauté, couplée avec l’ubiquité d’une connexion mobile permanente, a rapidement fait disparaitre la moindre minute de vide, d’ennui, de rien. Depuis les toilettes à la récupération après un jogging dans le parc ou la file d’attente au supermarché, chaque minute qui était auparavant « intellectuellement gaspillée » peut désormais être remplie d’une quelconque nouveauté aléatoire. Ou, tout au moins, d’une quête de ce genre de nouveautés.

Mais il ne s’agit pas seulement des minutes perdues à droite ou à gauche. Les heures passées devant un bureau peuvent, soudainement, être remplies de la même façon. Chaque difficulté, chaque incertitude, chaque décision à prendre fait naitre dans mon cerveau la suggestion de faire une douce pause, facile et certainement méritée. Une pause qui n’est qu’à un mouvement de souris, dans une fenêtre qui reste en permanence ouverte dans un coin de mon ordinateur. Au final, seule l’adrénaline de l’urgence me donne la force d’échapper à cette boucle infinie et d’accomplir le minimum nécessaire dans l’urgence.

Malheureusement, les idées ne naissent que dans le terreau du rien, du vide, de l’ennui. Ces minutes « intellectuellement gâchées » ne l’étaient qu’en apparence. En les échangeant contre de minuscules fragments de plaisir immédiat, j’ai abandonné une composante essentielle de mon intelligence, de ma conscience, de ma condition humaine, endommageant mon système dopaminique.

Les idées durables, importantes, ne sont jamais le fruit d’une urgence. Durant une urgence, vous pouvez bien entendu rapidement éteindre les incendies, mais vous ne pouvez pas concevoir des immeubles ininflammables. Les solutions rapides et faciles mènent, sur le long terme, à encore plus d’incendies, de catastrophes. Requérant elles-mêmes des solutions faciles, immédiates. Le cercle vicieux de la décadence célébrée par notre économie de marché : plus d’incendies signifient plus d’emplois nécessaires pour implémenter des solutions court-terme qui, eux-mêmes, créeront plus d’incendies et donc plus d’emplois pour le futur. Tout inventeur qui arriverait avec une solution efficace sur le long terme serait immédiatement lapidé pour avoir tenté de tuer la poule aux œufs d’or.

Étant connecté, j’ai arrêté de réfléchir aux problèmes que je rencontrais, de lire sur le sujet, de tenter de comprendre l’architecture sous-jacente. À la place, je me suis mis à chercher des solutions rapides, postées en ligne par des gens ayant le même genre de problèmes. Parfois, ces solutions n’étaient disponibles que dans des vidéos, ou du moins c’est ce que prétendait la vidéo. Il semblerait qu’écrire et lire soit devenus trop difficile pour une majorité de la population en ligne, ce qui me forçait à passer encore plus de temps en ligne à regarder lesdites vidéos. Lorsqu’après avoir écumé les moteurs de recherche, plutôt que de réfléchir, je me mettais à poster sur des forums, des réseaux sociaux. Rétrospectivement, cela ne fonctionnait que très rarement. Je ne suis pas sûr d’avoir reçu un seul conseil vraiment utile de cette manière. Il faut dire que le seul conseil vraiment utile aurait dû être « Déconnecte-toi une heure ou deux, va dehors et réfléchis à ce que tu veux vraiment accomplir ». À la place, je rafraichissais compulsivement mon navigateur, guettant des réponses qui tenaient le plus souvent du débat sur le fait que je ne devrais pas vouloir faire ce que je voulais faire ou qui me donnait des mauvaises solutions mille fois répétées en ligne. Les rares fois où une interaction me révélait une information pertinente, je découvrais que cette information avait été sous mon nez depuis le début. La plupart du temps, j’avais de toute façon contourné le problème depuis bien longtemps et devait me débattre avec une discussion que j’avais initiée, mais qui ne m’intéressait plus.

Je décidai de sortir de cette spirale infernale. En premier lieu en bloquant les sites qui me prenaient le plus de temps sans m’apporter beaucoup de valeurs. Les réseaux sociaux et les sites d’actualité. Je me fixai l’objectif de passer trois mois sans aucun site social ou d’actualité. Une diète que j’intitulai « Déconnexion » et qui, ironiquement, me permit d’attirer beaucoup de lecteurs vers mon blog.

Mais cette déconnexion n’eut pas l’effet escompté. Au lieu d’avoir soudainement beaucoup de temps libre pour réfléchir et écrire, mon cerveau se mit à trouver automatiquement des alternatives. Des sites particulièrement intéressants se mirent à émerger dans le vide laissé par les réseaux sociaux.

Qualitativement, le temps passé en ligne s’améliora grandement. Je me mis à lire des billets de blog plus longs, avec des réflexions plus soutenues sur des sujets qui m’intéressaient et me touchaient. Un mieux, certes, mais je restai bloqué dans l’étape de l’exploration. Pire : la découverte qu’il y’avait tant à découvrir la rendait encore plus pressante. Pour ma productivité personnelle, il n’y a qu’une chose de pire que le contenu de piètre qualité : c’est le contenu de bonne qualité !

Le problème structurel avec la connexion permanente est que le monde en ligne change tout le temps. À peine avez-vous fermé votre navigateur que la conviction s’installe de rater quelque chose, de rater la fête qui continue. Peut-être devrais-je vérifier encore une fois ? Juste une dernière fois ? De toute façon, si vous savez que vous risquez d’être interrompu (par vos enfants, par vos collègues, par votre patron, par une notification quelconque), rien ne sert de se concentrer. Au contraire, les interruptions sont très désagréables, voire douloureuses, lorsque l’on est très concentré. Pour éviter toute douleur, autant rester superficiel.

Imaginez un instant avoir reçu un mail important. Vous voulez prendre le temps d’y réfléchir pour y répondre de manière posée. Vous méditez, vous marchez seul tout en y réfléchissant. Revenu à votre bureau, vous ouvrez votre logiciel de messagerie pour rédiger cette réponse qui se cristallise dans votre esprit. Une notification apparait. Des nouveaux messages apparaissent dans votre boîte. Certains peuvent être traités très rapidement. Autant le faire tout de suite. Un de ces nouveaux mails vous fait penser de vérifier un article Wikipédia sur le sujet. Qui lie vers un autre article intéressant. Voilà. Votre réponse structurée à ce mail important est définitivement perdue dans le brouillard informationnel.

Il est impossible de réfléchir tout en étant connecté, car toute notre infrastructure informatique est conçue et prévue pour que chaque changement, aussi minuscule soit-il, soit considéré comme la chose la plus importante à être communiquée le plus immédiatement possible. Le simple concept de « notification » est l’aveu que la destruction de toute réflexion est volontaire, que l’humain doit obéir aux injonctions de l’ordinateur, pas le contraire. Qui a bien pu imaginer une seule seconde que la réception d’un nouveau message ou la disponibilité de mises à jour logicielles étaient des choses plus importantes que ce que je suis en train de faire ?

Désactiver ces notifications n’est pas aisé ni même toujours possible. Mais, lorsque c’est le cas, la situation est parfois pire. N’ayant plus les notifications, nous nous retrouvons à aller nous-mêmes consulter manuellement les informations plusieurs fois par heure. À la fois par crainte de rater quelque chose et par espoir de découvrir une nouveauté quelconque.

Désormais déconnecté, je synchronise mon ordinateur une fois par jour. Une fois que j’attends avec impatience, fébrilité. Lorsque je branche mon ordinateur, je ressens une vague de jouissance incontrôlée. De retour dans mon bureau, je traite mes mails, satisfait de ne pas lutter contre une boîte de réception transformée en torrent permanent. J’apprécie le calme de savoir que je ne recevrai pas de nouveaux mails avant demain, avant d’avoir traité tous ceux-ci. La morbidité de la connexion permanente me semble une évidence.

Parfois, la moisson est faible. Le traitement est rapide. Le silence s’installe sur mon ordinateur. J’ai enfin le temps de travailler. De réfléchir. D’écrire. Alors, mon cerveau se met à tirailler, à négocier. Je me mets à regretter la connexion. À regretter les mises à jour logicielles qui remplissent le temps. À regretter les liens sur lesquels cliquer compulsivement.

C’est ma nature. C’est ce que je suis devenu. C’est en quoi j’ai été transformé. Une machine à cliquer.

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Chapitre 4 : les messageries instantanées

vendredi 14 janvier 2022 à 09:37

10 Janvier

La fin de la journée arrive. J’ai répondu aux mails, j’ai consulté ce qu’il fallait. Au lieu de lire en ligne, j’ai été forcé de terminer certaines tâches. Je sais qu’il n’y aura rien de nouveau sur mon ordinateur. Pas besoin de le consulter avant d’aller dormir. Pas besoin de le consulter immédiatement au lever. Le matin, en buvant mon thé, je commence à prendre l’habitude de répondre aux derniers mails dans ma boîte avant ma prochaine synchronisation.

Aujourd’hui, j’ai raté une réunion téléphonique.

J’avais bien allumé mon téléphone ce matin, mais je l’avais laissé en silencieux.

Je suis bien forcé si je ne veux pas être dérangé par les appels presque quotidiens du fameux « Bureau des énergies », une sorte d’arnaque téléphonique incompréhensible qui ne respecte aucune règle, aucune loi, changeant à chaque fois de numéro et raccrochant dès que l’on demande le nom de la société incriminée ou de ne plus être appelé. Ce spam constant a rendu, à lui seul, mon téléphone invivable s’il n’est pas en silencieux.

Il y’a aussi les messageries instantanées. Il y’a surtout les messageries instantanées. J’utilise Signal, mais vous connaissez probablement Whatsapp, Telegram, Messenger, Viber… Sur le principe, toutes sont similaires (Signal ayant l’avantage d’être chiffré et de ne pas espionner ses utilisateurs, contrairement aux autres. Une différence fondamentale.).

L’instantanéité spontanée de ces outils a donné au mail un caractère formel qu’il n’avait peu ou prou initialement. Mais il est vrai que, pour envoyer un email, il faut structurer une idée, lui donner un début, une fin. Clarifier ce qui est attendu de la personne en face. À l’opposé, les messageries instantanées offrent de partager avec d’autres ce que les écrivains appellent un « flux de conscience », un rouleau sans fin que l’on déroule au fur et à mesure que l’on pense sans trop savoir où l’on va. Il n’y a plus de barrière au partage, plus d’anticipation. Le message est envoyé avant même que son expéditeur ait pu réfléchir à ce qu’il écrit. « Je passe justement dans ta rue, ça te dit de boire un verre ? » « Oups, oublie, j’avais oublié que j’avais un rendez-vous » « Ce sera pour une autre fois, ce serait chouette de se voir » « Au fait, j’espère que tu vas bien ».

Nous avons le rouleau sans fin, mais nous ne sommes pas Jack Kerouac. Beaucoup de conversations instantanées sont en fait de tristes soliloques guettant désespérément une validation externe, validation faite sous forme de réponses, car ne pas répondre est souvent perçu comme grossier. Ce comportement est encouragé par les plateformes, depuis l’incroyablement intrusif « indicateur de lecture du message » (que je vous conseille de désactiver) jusqu’aux fonctionnalités implémentées dans certains logiciels, comme Snap, qui affiche sous forme de récompense le nombre de jours consécutifs durant lesquels vous avez été en contact avec un correspondant. Lorsque la fille adolescente d’un ami est partie au camp scout, où les GSMs étaient interdits, elle a confié son téléphone à son père en le chargeant d’envoyer un message, une fois par jour, à une liste prédéfinie de contacts. Afin de ne pas briser la chaîne ! « Et surtout, Papa, n’oublie pas. Ce serait trop la loose auprès de mes copines ! »

D’autres m’avouent consulter le contenu de leurs messages depuis les notifications de leur téléphone afin que la messagerie ne marque pas le message comme « lu » auprès de l’expéditeur. Une manière de gagner un peu de temps avant d’être forcé de répondre.

À travers nos téléphones, nous sommes noyés dans des multiples flux de conscience partagés. Avec le risque de perdre notre propre conscience, notre propre individualité. L’actualité politique le montre suffisamment : nous nous agrégeons, nous perdons notre libre arbitre, notre conscience propre. Nous la déléguons dans des multiples groupes de discussion, créés généralement pour une cause très précise (un voyage, un événement …), mais dérapant systématiquement vers des discussions sans queue ni tête, des partages de rumeurs, d’images rigolotes, d’avis de perte de chiens et chats, de l’autopromotion pour une brocante, l’ouverture du magasin d’un arrière-cousin ou un livre.

Contrairement à l’email, qui a connu et connait encore ces travers, il n’est pas possible de filtrer les messages. Il n’est pas possible de les consulter et de les traiter à un moment donné. De considérer une conversation comme close. Dans toutes les cultures, la fin d’une conversation, orale ou écrite, est marquée par un protocole social de clôture alambiqué. « Salutations distinguées ! », « Je dois y aller vraiment y aller, a+  », « Ce fut un plaisir », etc. L’utilité de ces formules est fondamentale pour permettre à chaque participant de passer à autre chose, de changer de contexte. C’est également le dernier moment pour échanger de l’information critique. C’est une fois debout pour sortir de la réunion ou sur le pas de la porte, la veste déjà enfilée, que les cœurs s’ouvrent, les choses se révèlent, se disent. Malheureusement, ces clôtures sont généralement inexistantes dans les groupes de discussion. N’étant jamais terminées, les discussions instantanées sont omniprésentes, à toute heure du jour ou de la nuit. Les notifications vous sautent aux yeux alors que vous saisissez votre téléphone pour payer dans un magasin, pour consulter votre agenda ou pour téléphoner. Même en silencieux, la plupart des téléphones s’allument et illuminent la pièce lors de la réception d’un message. Une fois que le cerveau a vu qu’il y’avait un message, impossible d’y échapper, de ne pas être distrait au moins quelques secondes. La seule solution, hormis de ne pas avoir de messagerie, est de mettre son téléphone en mode avion pour s’offrir quelques heures de répit. De rendre le téléphone inopérant.

Autour de moi, j’observe des gens courbés sur leur téléphone dans la rue, dans les maisons, dans les familles. Leurs doigts tapotent des messages alors qu’ils marchent sur le trottoir, qu’ils mangent, qu’ils tiennent leurs enfants par la main. Parfois, ils tiennent le téléphone horizontal face à leur bouche pour enregistrer un message audio qui ne sera pas toujours écouté. Au lieu de regarder le coucher de soleil, ils le prennent en photo et l’envoient aussitôt pour le commenter avec d’autres. Ou partagent le selfie d’un moment en famille.

Comme si un moment non partagé en ligne n’existait plus. Comme si le souvenir biologique seul ne suffisait plus.

Nous perdons la conscience et la mémoire. Nous les avons délocalisées toutes les deux vers les serveurs de grandes sociétés informatiques qui n’ont pour but que de nous afficher le plus de publicités possible.

Si le choix était individuel, cela ne prêterait pas tellement à conséquence. Mais le choix est global, sociétal. La seule solution pour ne pas subir un bombardement permanent d’informations est de se couper complètement du monde, d’être totalement injoignable. La possibilité technique de contacter un tiers transforme la plupart des questions en urgences vitales (et je suis le premier coupable de ce genre de comportement) : « suis au magasin, est-ce que je dois reprendre du pain ? » ou « tu viens ou pas à la fête ce soir ? Dois savoir immédiatement pour commander le traiteur ».

Être joignable partout tout le temps étant la norme, changer, déplacer ou annuler un rendez-vous sont des comportements acceptables, banalisés. « T’es où ? » « J’arrive ! » « Finalement, on est devant le bowling, pas devant le ciné » « OK, je suis là dans 5 minutes ». En conséquence, il n’est plus possible de prévoir, de planifier, d’organiser sa journée. Tout peut être modifié, parfois même après le début prévu de l’événement. La décision de participer ou non à un événement est repoussée, en attente des autres sollicitations potentielles pour ce moment.

Nous sommes tout le temps en interaction, tout le temps entre deux décisions, entre deux messages. Les messageries nous forcent à être en permanence sur le qui-vive. La réalité non virtuelle n’est qu’une pause forcée entre deux notifications.

Ce n’est pas un hasard si, en occident, la popularité de la méditation a suivi la courbe de progression des téléphones. Méditer, c’est s’offrir 10, 20 ou 30 minutes de silence mental par jour. Quelques minutes sans sollicitations, c’est tellement peu…

C’est tellement peu et c’est inquiétant, car, dans l’histoire humaine, les intellectuels ont de tout temps baigné dans ce silence mental permanent. Les sollicitations étaient l’exception. Une fois chez eux, les intellectuels n’avaient d’autres ressources que de réfléchir et consulter leur bibliothèque. La plupart des découvertes, des œuvres et des progrès humains ont été réalisés, car leurs auteurs avaient à disposition du temps et de l’espace mental (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la plupart étaient rentiers de naissance ou, comme Voltaire, le sont devenus dans le but explicite de se consacrer à leur art). Le progrès humain s’est construit sur la douleur de l’ennui solitaire. Comme toute douleur, comme tout effort, nous tentons de l’effacer. De l’interdire.

Si nous perdons notre conscience, notre mémoire et que nous brisons les espaces de réflexion, d’où viendront les prochaines grandes idées, celles qui nous font cruellement défaut ?

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Chapitre 3 : Le manque

mardi 11 janvier 2022 à 13:35

7 janvier 2021

À l’université, j’avais un professeur d’électronique pour qui nous donner cours pendant 2h sans fumer représentait une épreuve terrible. Durant tout le cours, il manipulait son briquet, jouait machinalement avec où l’utilisait comme exemple.

« C’est un peu comme ce briquet ! »

À la fin du cours, nous l’avons retenu plusieurs fois pour poser des questions. Il prenait visiblement beaucoup de plaisir à nous répondre. Mais une partie de son esprit était déjà ailleurs. En sus du briquet, il préparait sa cigarette qu’il portait parfois à ses lèvres en nous parlant.

Après une semaine de déconnexion, je pense que je commence à le comprendre.

Une semaine pendant laquelle je n’ai synchronisé mon ordinateur qu’une seule fois par jour. Une semaine pendant laquelle une partie de mon esprit ne cessait de me rappeler que, au départ, j’avais imaginé faire deux synchronisations par jour (une le matin pour recevoir les mails, une le soir pour les envoyer).

Une semaine pendant laquelle j’ai réalisé le nombre de petites actions quotidiennes que nous faisons en ligne sans réfléchir. Des factures à payer. Un scanner à installer dont le mode d’emploi est en ligne. Une bibliothèque logicielle à installer pour mes projets. Un papier administratif à obtenir sur le site du ministère. Cela n’arrête littéralement pas. Un colis devait me parvenir, sans urgence aucune. En synchronisant mes mails un matin, j’ai découvert… 10 mails traitant du colis. Le colis avait quitté l’entrepôt. Le colis était dans les mains du livreur. Le colis aurait peut-être un peu de retard. Le colis serait finalement livré aujourd’hui. Le fait d’avoir ces mails en une fois m’a ouvert les yeux sur l’absurdité de notre consommation de l’Internet et des mails. Comme l’illustre le paradoxe de Jevons, lorsqu’une ressource devient plus facilement accessible, nous en augmentons l’usage de manière disproportionnée, au point de rendre le bénéfice de cette facilité nouvelle nul, voire négatif.

Je m’étais autorisé une connexion prévue et planifiée pour modifier l’infrastructure de mon gemlog (mon blog sur Gemini). Des modifications techniques à effectuer sur un serveur distant. Il s’est avéré que ma mission n’était pas très claire, que rien ne fonctionnait comme je le voulais. Au bout de 28 minutes, je me suis rendu compte que je cherchais compulsivement des solutions en ligne. J’ai donc arrêté. Même topo avec une facture impayée de mon service de courriel, Protonmail, qui menaçait de suspendre mon compte. J’ai tenté de payer en urgence, mais aucune de mes cartes de crédit ne fonctionnait (le popup de confirmation de la banque se fermait automatiquement, la transaction était à chaque fois annulée). 26 minutes perdues. Dans les deux cas, en me déconnectant, j’ai pu revenir au problème plusieurs heures plus tard en sachant exactement ce que je devais faire. En étant connecté, j’aurai probablement résolu le problème en 1h ou 2, consultant en parallèle un million d’autres trucs. Cela m’aurait énervé, mais je n’aurai jamais su dire avec certitude combien de temps j’y avais passé. Le multitâche nous permet de supporter les frustrations administratives. C’est un problème, car ces frustrations sont devenues la norme.

Pour apprendre de ces échecs, je me suis imposé une nouvelle règle : sauf urgence clairement définie, je me limite à deux connexions par semaine. Ces connexions seront préparées à l’avance avec la liste exacte des sites web à visiter et, pour chacun, la tâche exacte à accomplir. Si je dois me connecter en urgence pour une tâche donnée, je ne peux effectuer que cette tâche précise, sans prendre de l’avance dans les tâches non urgentes. Si une tâche ne se déroule pas comme prévu, elle est immédiatement abandonnée pour être reconsidérée. En quelques jours, la liste de tâches pour ma prochaine connexion s’est déjà allongée à une dizaine de lignes : commander un livre technique non disponible en librairies, se désinscrire de plusieurs newsletters, faire mon don annuel à certains projets open source, rechercher des exemples techniques pour intégrer plusieurs logiciels (mutt, abook, notmuch pour ceux qui connaissent) parce que je n’y arrive pas avec la documentation que j’ai, etc.

Tout comme mon professeur jouant avec son briquet, je me retrouve à consulter machinalement cette liste, à la lire, la relire en anticipant le moment où je vais enfin me connecter. Cette relecture a un effet positif : je me rends compte que certains éléments ne sont pas clairs. D’autres, ajoutés impulsivement, ne sont pas strictement nécessaires. Je les supprime. J’hésite d’ailleurs à m’autoriser des recherches aussi larges que « trouver des exemples techniques d’intégration entre plusieurs logiciels ». Je préférerais avoir un livre de référence. Après deux jours de cogitations, je réalise que je dispose d’une copie offline d’une partie du réseau Gemini, un réseau susceptible de parler de sujets aussi techniques. Une recherche dans la liste des fichiers Gemini me le confirme. Plutôt que de chercher un peu au hasard sur le web, je vais déjà tenter d’exploiter les nombreuses informations dont je dispose déjà sur mon ordinateur. Et quelques minutes plus tard, je dois me rendre à l’évidence. Ça fonctionne ! J’ai trouvé exactement l’information que je cherchais, postée en 2019 sur un gemlog. 3 lignes de code minimales qui sont tout ce que je souhaitais. 3 lignes de code que j’ai pleinement comprises, assimilées avant de les adapter. Tout le contraire de mon comportement en ligne consistant à ouvrir 10 solutions différentes, les copier-coller sans comprendre, les tester avant de passer à la suivante.

Pourquoi être si sévère avec moi-même ? Parce que cette déconnexion est difficile. Mon esprit erre sans cesse vers le monde en ligne que j’ai quitté. Que s’y passe-t-il ? Quelles sont les réactions à mes billets de blog ? Quelles sont les nouveautés de tel ou tel projet ? La connexion quotidienne et son avalanche de mails me donne l’impression d’une bouffée de ma drogue préférée. Je lis avec avidité les mails de réaction de mes lecteurs (même si j’ai choisi consciemment de n’y répondre que très rarement). Une fois les mails, les RSS et les gemlogs lus, le silence se fait. Je sais que rien n’arrivera plus sur mon ordinateur jusqu’au lendemain. C’est à la fois un soulagement et terriblement angoissant.

J’écris alors dans mon journal. Parfois en anglais pour publier sur mon gemlog afin de décrire mes questionnements techniques. Le fait de l’écrire, de savoir que je n’aurai pas de réponse me donne du recul, une vision différente des choses. Je me lève plus souvent de ma chaise. Je considère plus rapidement une tâche comme terminée : si je n’ai pas l’information pour continuer, rien ne sert de me torturer les méninges.

Paradoxalement, je lis moins. Je passe plus de temps sur mon ordinateur. J’explore les manpages (pages de manuel). Je peste sur Devhelp, le logiciel de documentation que j’utilise pour programmer en Python. Je plonge dans mes propres notes. Je relis mon propre journal. Je lis et relis les réponses que j’ai faites à certains mails. Je procrastine toujours autant mes projets. Je me dis que cette déconnexion était une idée vraiment stupide. Je commence à ressentir le manque…

On ne brise pas si facilement plus de vingt années d’accoutumance…

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