PROJET AUTOBLOG


ploum.net

Site original : ploum.net

⇐ retour index

Obéir, lire, écrire : les trois apprentissages de l’humain

mercredi 23 novembre 2016 à 14:37

Comme je le soulignais dans « Il faudra le construire sans eux », l’humanité est passée par plusieurs étapes liées à l’écriture. Chaque étape a modifié notre conscience de nous-même et le rapport que nous entretenons avec la réalité.

Au commencement

Durant la préhistoire, l’humanité est dans sa petite enfance. Sans écriture, l’information est mouvante, sujette à interprétation. La transmission se fait de manière floue, interprétée et adaptée. La vérité n’existe pas, tout est sujet à interprétation.

Le terme « préhistoire » n’est pas anodin. Les humains n’ont en effet pas la conscience de faire partie de l’histoire, d’une évolution. Ils vivent dans le moment présent.

Cette situation est comparable à celle d’un nouveau-né qui réagit par réflexe aux stimuli extérieurs mais sans conscientiser son existence et ni celle d’une réalité extérieure.

Obéir, le premier apprentissage

Avec l’invention de l’écriture apparaît la notion d’une réalité extérieure immuable, la vérité. Ce qui est écrit ne peut être modifié et, contrairement aux souvenirs ou à la transmission orale, permet la création d’une vérité immuable. Comme toute innovation technologique importante, l’écriture est parfois perçue comme magique, surhumaine.

De la même manière, un enfant comprend que les adultes détiennent un savoir que lui ne possède pas. Il apprend donc à obéir à l’autorité.

Pour l’humanité, l’écriture est un instrument d’autorité à la fois géographique (les écrits voyagent) et temporel (les écrits se transmettent). L’écrit est donc perçu comme étant la vérité ultime, indiscutable. Comme pour un enfant à qui on raconte des histoires, la fiction et l’imaginaire sont des concepts incompréhensibles.

Lire, le second apprentissage

L’imprimerie provoque un véritable bouleversement. Pour la première fois, les écrits deviennent accessibles au plus grand nombre. L’humain apprend à lire.

Le fait de lire permet de prendre conscience que tout écrit doit être interprété. Face à différentes sources parfois contradictoires, le lecteur comprend qu’il doit reconstruire la vérité en utilisant son esprit critique. L’impression de la bible, par exemple, aura pour conséquence directe la naissance du protestantisme.

Si l’imprimerie a permis de diffuser l’information, seule une minorité contrôlait ce qui était imprimé. Cette compréhension du rôle fondamental de l’écriture a d’ailleurs conduit au copyright, outil de censure créé dans le seul et unique but de s’assurer que rien de ce qui était imprimé ne remettait en cause le système (et non pas pour protéger les auteurs).

Comme nous l’a montré la révolution française, le copyright n’a pas été un garde-fou suffisant. La technologie l’a emporté, l’autorité suprême est rejetée au profit du débat et du consensus. Du moins en apparence. L’individu devient citoyen. Il n’accepte plus une autorité arbitraire mais uniquement celle qu’il a choisie (ou qu’il a l’impression d’avoir choisie). C’est l’avènement de la démocratie représentative et de son apanage direct, la presse.

L’enfant apprend à désobéir, à questionner l’autorité et à se faire sa propre opinion. Il n’est pas encore autonome mais souvent rebelle. C’est l’adolescence.

Écrire, le troisième apprentissage

Avec l’apparition d’Internet et des réseaux sociaux, écrire, être diffusé et lu devient soudain à la portée de n’importe quel individu.

Que ce soit pour commenter un match de football, partager une photo ou ce texte, tout être humain dispose désormais de la faculté d’être lu par l’humanité entière.

L’adolescent a grandi et partage son opinion avec d’autres. Il enrichit le collectif et s’enrichit lui-même de ces échanges. Il devient le créateur de sa propre conscience, une conscience qu’il perçoit comme s’insérant dans un réseau d’autres consciences, parfois fort différentes de la sienne : l’humanité.

L’autorité, même choisie, n’est plus tolérable. Chaque humain étant en conscience, il veut pouvoir décider en direct, être maître de son propre destin tout en s’insérant dans la société. C’est un mode de gouvernance qui reste à inventer mais dont on aperçoit les prémices dans la démocratie liquide.

Selon moi, une conscience globale ne sera donc atteinte que lorsque chaque humain sera lui-même pleinement conscient de son libre arbitre et de sa contribution à l’humanité. Qu’il aura la volonté d’être maître de son destin tout en ayant la maturité pour s’insérer dans une société qu’il co-construit.

Le déséquilibre de l’écriture sans lecture

Obéir, lire, écrire. Trois étapes indispensables à la création d’une conscience autonome et responsable.

Le problème est que, pour l’autorité, il est préférable de garder les humains dans le stade de l’obéissance, de la croyance en une seule vérité immuable et indiscutable. La démocratie représentative n’est alors qu’une façade : il suffit de rendre les électeurs obéissants en ne leur apprenant pas à « lire ».

Avec la généralisation des réseaux sociaux, des humains accèdent directement à l’écriture sans jamais avoir appris à « lire », à être critiques. Ils sont confrontés à des débats, à des opinions divergentes, à des remises en question pour la première fois de leur vie.

Comme je l’explique dans « Le coût de la conviction », cette confrontation est souvent violente et conduit au rejet. Les personnes concernées vont se contenter de hurler leur opinion en se bouchant les oreilles.

La solution la plus pertinente serait de patiemment tenter de mettre tout le monde à niveau, d’enseigner la lecture et l’esprit critique.

Le dangereux attrait de l’autoritarisme

Malheureusement, nous sommes enclins à tomber dans nos travers. Ceux qui écrivent ont tendance à se considérer comme supérieurs et ne veulent pas que d’autres puissent apprendre à lire.

Le fait de pointer Facebook et Google dans la propagation de « Fake News » va exactement dans cette direction. Facebook et Google sont intronisés détenteur de la vérité ultime comme l’étaient les médias. En leur demandant explicitement de traiter différemment les “fake news” et les “real news”, nous leur donnons le pouvoir de contrôler ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, nous leur demandons de contrôler la réalité.

Est-ce souhaitable ?

Je pense que ce serait une véritable catastrophe. Au contraire, nous devons être sans cesse confrontés à des informations contradictoires, à des nouvelles qui contredisent nos croyances, à des réflexions qui démontent nos convictions.

Nous devons réaliser que les médias à qui nous avons délégué ce pouvoir de vérité sont mensongers et manipulateurs, même inconsciemment. Ils gardent jalousement l’écriture et sont donc devenus des obstacles à l’évolution de l’humanité.

Si nous voulons sortir de l’obéissance aveugle, nous devons apprendre à critiquer, à accepter nos erreurs. Nous devons apprendre à lire et à écrire !

Désobéir, lire, écrire…

 

Photo par David Fielke.

Ce texte est a été publié grâce à votre soutien régulier sur Tipeee et sur Paypal. Je suis @ploum, blogueur, écrivain, conférencier et futurologue. Vous pouvez me suivre sur Facebook, Medium ou me contacter.

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

La conscience et la fragilité de la vie

samedi 12 novembre 2016 à 15:36

Si on prend la peine d’y réfléchir, notre vie est un incroyable équilibre, une formidable symbiose entre des milliards de cellules.

Chacune est unique, périssable, remplaçable et pourtant toutes sont dépendantes des autres pour exister. Les cellules n’existent que grâce à l’entité supérieure qu’elles forment : un être humain !

Que cette fragile harmonie entre des milliards d’individus se rompe et, aussitôt, c’est le corps tout entier qui souffre. Que quelques cellules décident de ne plus collaborer, d’entrer dans une égoïste croissance incontrôlée et c’est la personne entière qui est atteinte d’un cancer.

Lorsque le déséquilibre devient trop grand, que la symphonie se transforme en fausses notes, vient l’heure de mourir.

La mort signifie la fin de la coopération. Les cellules vivent encore mais ne peuvent plus compter sur les autres. Elles sont condamnées à disparaître, à pourrir.

Le corps devient rigide, froid. Les cellules qui le composent s’éteignent petit à petit. Certaines ne veulent pas l’accepter mais il est trop tard. La conscience a disparu, le corps est condamné.

L’agonie se transforme en repos, le râle en silence, les convulsions en immobilité. La moite et étouffante chaleur est devenue un courant d’air. La vie s’en est allée.

Attendez !

Si on prend la peine d’y réfléchir, l’humanité est un incroyable équilibre, une formidable symbiose entre des milliards d’individus.

Que quelques personnes décident de ne plus collaborer, d’amasser au détriment des autres et c’est la planète entière qui est atteinte d’un cancer.

Mais contrairement à un corps, l’humanité n’est pas encore arrivé au stade de la conscience. Nous pouvons encore la sauver, soigner les terribles cancers qui la rongent.

Si nous pouvons compter l’un sur l’autre, si nous pouvons collaborer, considérer chaque être humain comme une cellule indispensable d’un seul et unique corps, alors, l’humanité survivra.

Pour survivre, nous n’avons sans doute pas d’autre choix que de créer et devenir la conscience de l’humanité.

 

À ma mamy, décédée le 15 octobre 2016. Photo par Sarahwynne.

Ce texte est a été publié grâce à votre soutien régulier sur Tipeee et sur Paypal. Je suis @ploum, blogueur, écrivain, conférencier et futurologue. Vous pouvez me suivre sur Facebook, Medium ou me contacter.

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

(Ré)Apprendre à rêver

jeudi 10 novembre 2016 à 08:50

Nous étions satisfaits d’avoir appris à lire et à obéir. Après le Brexit, la victoire de Trump vient douloureusement nous rappeler que nous devons apprendre à réfléchir ensemble. Apprendre à douter et à construire. À écrire, à penser et à remettre en question notre petit confort mondain.

Le pouvoir de l’écriture

Comme je l’expliquais dans « Il faudra le construire sans eux », je pense que l’humanité est rythmée par les technologies de l’information.

L’écriture nous a donné le concept d’histoire, de vérité, de transmission. Avec l’apparition de l’écriture est également apparue l’autorité centralisée, le pouvoir. L’humain a appris à obéir afin de coopérer.

Mais la lecture restait l’apanage des puissants.

L’imprimerie bouleversa complètement cette structure en apprenant à l’humanité à lire. Désormais, tout le monde, ou presque, pouvait lire, apprendre, découvrir de nouvelles idées.

Le pouvoir s’en trouva modifié. Il prit le nom trompeur de démocratie mais resta concentré dans les mains d’une minorité, ceux qui pouvaient écrire. Écrire les lois. Écrire la vérité telle qu’elle devait être à travers la presse puis les médias.

Avec Internet, chaque humain se retrouva soudainement en mesure d’écrire. Chaque humain avait désormais le pouvoir de façonner la vérité, sa vérité.

Mais, comme les rois et empereurs avant eux, les présidents et autres dirigeants furent incapables de percevoir ce changement qui les déstabilisait et qui ne pouvait que les détrôner.

Bouffie d’impunité et d’arrogance, la classe politicienne se complaisait dans sa réalité qu’elle façonnait avec la complicité des médias et de la presse. La réalité n’était-elle pas sous leur contrôle ?

Ils brassaient l’argent et l’économie mondiale, ils façonnaient une réalité qu’ils croyaient universelle et étaient à ce point déconnectés des autres réalités qu’ils ne pouvaient plus en imaginer l’existence.

Ce n’est donc pas une surprise qu’ils ne virent pas que le reste de l’humanité apprenait à écrire et à se passer d’eux.

Une révolte ? Une révolution !

Lorsque des tentatives de changement voyaient le jour, le pouvoir les étouffait ou, confiant, les laissait mourir afin de servir d’exemple. La technique était simple : se convaincre et convaincre les autres que le changement était impossible, voué à l’échec. Que les réponses apportées étaient indiscutables.

Aux États-Unis, par exemple, un réel mouvement progressiste tenta de porter Bernie Sanders à la présidence. L’homme inspirait la passion et, comme Michael Moore, je suis convaincu qu’il aurait gagné contre n’importe quel adversaire. Il représentait l’espoir d’une génération qui avait appris à lire et qui voulait désormais se mettre à écrire.

Mais Hillary Clinton parvint à convaincre tous les partisans qu’un tel changement était impossible, qu’écrire, c’était bien, mais que la lecture était suffisante pour la majorité.

Les jeunes, les intellectuels, les penseurs critiquaient Hillary Clinton mais se pliaient à la réalité qu’on leur avait tellement bien inculquée. C’est beau de rêver mais les sondages et les médias ont toujours raison. Les politiciens ne sont pas parfaits mais ils savent ce qui est bien pour nous.

À l’époque, j’avais dit que les démocrates regretteraient amèrement d’avoir détruit Sanders, qui représentait leur meilleure chance. Puis, je me suis moi-même plié à cette réalité. J’étais persuadé que le Brexit ne passerait pas, que Trump serait défait. J’ai été un parfait petit représentant de cette frange éduquée et indignée qui se résigne.

Mais toutes ces considérations n’atteignaient pas les franges de la population qui avaient toujours été oubliées, spoliées. La masse qui a soudainement appris à écrire avant même de savoir lire.

Dans une leçon magistrale, cette masse a refusé de se plier aux injonctions d’une réalité que, de toutes façons, elle ne comprenait pas. Insensible à la raison, à la logique, elle démontre qu’il n’est pas nécessaire de se plier à une réalité imposée.

La résignation des millenials

Si les « millenials » et les jeunes étaient les seuls à voter, le Brexit ne serait pas passé, Bernie Sanders serait probablement président. Malheureusement, les millenials ont également appris à « être réalistes », à ne pas se laisser aller à leurs rêves si ceux-ci sont plus gros qu’une belle voiture et une maison 4 façades.

Au fond, les millenials auraient aimé changer le monde mais sans prendre le risque de perturber leur petit confort bien douillet.

Ces millenials, dont je fais partie, sont coupables d’avoir oublié la masse qui n’a pas la chance d’être éduquée, qui n’a plus rien à perdre. Les révoltes progressistes et écologiques contre le pouvoir en place sont, fondamentalement, égocentriques et égoïstes. Nous luttons pour notre idéal sans tenir compte des autres réalités.

Enfermés dans nos bulles de confirmation par les algorithmes des réseaux sociaux, nous avons oublié une partie de l’humanité qui ne savait pas lire, pas écrire.

Une partie de l’humanité qui, ironiquement, s’est trouvée un champion qui personnifie tout ce contre quoi nous devrions nous unir : le profit sans scrupule, l’égotisme maladif, la haine, le rejet de la différence et le non-respect de l’autre.

Reconstruire nos rêves

Si nous ne devons retenir qu’une leçon de l’élection de Trump, c’est que l’ancien monde est mort. Que nous ne pouvons pas faire confiance aux politiciens, aux médias, aux sondages. Il est indispensable d’éteindre définitivement notre télévision, de refuser de consulter les médias financés par l’état et la publicité, d’apprendre à ne plus brader nos émotions.

Il est primordial d’arrêter d’élever le « journalisme » au rang d’outil rebelle au service de la démocratie. C’était le cas au 18ème siècle et les médias, comme les politiciens, tentent de nous garder dans ce passéisme suranné tout en nous poussant à la consommation. Les rares exceptions se reconnaissent : elles n’ont ni publicités ni subventions publiques.

Rendons-nous à l’évidence : les politiciens et les journalistes n’en savent pas plus que nous. Au contraire, ils sont fats, imbus de leur ignorance ! Mais ils sont persuadés d’avoir raison, de contrôler la réalité. Nous ne pouvons même plus leur accorder le bénéfice du doute et nous devons accepter que ces fonctions sont devenues essentiellement néfastes.

Mais nous ne pouvons plus non plus nous complaire dans nos bulles qui nous renforcent dans nos convictions. Il est nécessaire d’écouter les autres, de se confronter.

Aurons-nous la lâcheté de léguer le monde tel qu’il est aujourd’hui à nos enfants parce que nous nous limitons à ce qui est “réaliste” ? Aurons-nous l’honnêteté intellectuelle de leur dire que nous avons préféré consacrer notre énergie à payer une maison et une carte essence plutôt qu’à rendre le monde un tout petit peu meilleur ?

Il est urgent de réapprendre ensemble à lire, à écrire et, surtout, à rêver et à désobéir, même au risque de tout perdre. Le monde n’est-il pas façonné par ceux qui n’ont plus rien à perdre ?

 

Photo par Joel Penner.

Ce texte est a été publié grâce à votre soutien régulier sur Tipeee et sur Paypal. Je suis @ploum, blogueur, écrivain, conférencier et futurologue. Vous pouvez me suivre sur Facebook, Medium ou me contacter.

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Printeurs 41

vendredi 4 novembre 2016 à 13:17
Ceci est le billet 41 sur 43 dans la série Printeurs

Nellio, Eva, Max et Junior se sont engoufrés dans une voiture un peu particulière.

— Bon sang, mais c’est une voiture de flics !
— Et oui, fait Junior avec un sourire désarmant. J’ai l’avantage de connaître tous leurs petits points faibles.

Utilisant sa main nouvellement greffée, Junior pianote sur l’écran et, d’une pression, valide la destination. Des instructions s’affichent mais, curieusement, la voiture ne bouge pas. Junior s’empare alors d’un curieux objet circulaire et…

— Accrochez-vous les gars, Junior est au commande !
— Junior, ne me dit pas que tu pilotes ce truc en mode manuel !
— Et oui mon pote, les voitures des policiers d’élite sont avant tout manuelles, pour éviter tout brouillage ou piratage trop simple. J’ai appris à conduire même, si je vous l’avoue, c’est la première fois que je le fais sans avatar !

Max se tourne vers moi.
— En mode manuel, les voitures n’identifient pas les occupants. Ne me demande pas pourquoi, sans doute un vieux bug informatique. Mais cela va nous permettre de gagner du temps et d’arriver au siège du conglomérat avant d’être repérés.
— Et une fois là-bas, on fait quoi ?

Le silence se fait un instant dans l’habitacle.
— On improvise, répond Eva d’une voix très douce. Mais je pense qu’on ne nous laissera pas beaucoup de choix.

Une froide distance semble s’être installée entre Eva et moi. Je n’arrive plus à la percevoir, à la comprendre. J’ai face à moi une étrangère, une inconnue. J’aimerais faire un geste, lui demander des explications, lui montrer de l’empathie mais je ne fais que croiser son regard fuyant, son front contracté, ses lèvres serrées.

Maladroitement, je fais un geste vers elle, je la touche. Elle sursaute mais ne se retourne pas. J’ai l’étrange impression d’être à la fois victime et coupable, de devoir m’excuser après avoir été humilié.

— Eva, dis-je doucement. Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce que je suis le seul à ne pas comprendre ? Que sont ces outils de masturbation à ton effigie ?

— Masturbation, c’est peut-être pas le mot que j’aurais employé, nous interrompt Max. Avec le projet Eva, la différence entre la masturbation et le coït devient vraiment ténue. Il s’est toujours dit que les réels progrès technologiques se faisaient d’abord dans l’industrie du porno. Nous n’avions juste pas pensé à appliquer la loi de Turing à cette règle.

— Tu veux dire, fais-je en déglutissant, que l’on pourra considérer l’intelligence artificielle comme douée de raisonnement le jour où les humains feront l’amour à un robot sans le savoir ?

— Quelques choses dans le genre, oui. Et j’avoue que, de ce côté là, le projet Eva est incroyablement innovant et surprenant. Je ne suis pas sûr que les créateurs se soient vraiment rendu compte de ce qu’ils faisaient.

— Ils ne se sont rendu compte de rien, je le garantis, intervient brusquement Eva. Ils n’ont fait que suivre mes instructions. Du moins au début… Avant…

Max semble aussi surpris que moi. Nous n’avons pas le temps d’esquisser un geste qu’une brusque secousse nous projette les uns contre les autres dans la voiture.

— Ah oui, accrochez-vous, nous lance Junior, hilare ! Le mode manuel est généralement un peu moins fluide et beaucoup plus dangereux que la conduite automatique traditionnelle !

Une embardée particulièrement violente projette mon front contre le nez d’Eva. Son visage reste fixe, sans émotion mais une goutte de sang perle le long de sa narine et vient s’étaler sur sa lèvre supérieure. Machinalement, Eva porte un doigt à sa bouche, le frotte et le contemple longuement avant de me jeter un regard étonné, comme apeuré.

— Du sang ! Est-ce que tu…

— Non, fais-je en me dépêtrant de la situation inconfortable dans laquelle je suis tombée. Je n’ai rien. Il s’agit de ton sang.

— Mon sang ? Mon sang ?

Sa surprise me parait étrange mais Junior, concentré sur sa route, ne me laisse pas le temps d’investiguer.

— Waw, ça revient vite la conduite manuelle. Désolé pour les chocs mais y’a du traffic. J’espère qu’on ne va pas tomber sur un autre attentat !

Tout en donnant de violents coups de volant, il continue à grommeler dans sa barbe.

— Saleté de califat. On aurait dû les atomiser depuis longtemps.

Max éclate de rire.

— Parce que tu penses vraiment que ce califat islamique est derrière ces attentats ?

— Bien sûr, qui d’autre ?

— N’importe qui ! Quoi de plus facile que de créer un ennemi virtuel qui aurait tous les attributs que la majorité déteste mais qui séduirait les plus psychopathes d’entre nous ?

Junior sursaute.

— Hein ? Mais quel serait l’intérêt ?

— Facile, continue Max de sa voix douce et convaincante. Un ennemi commun qui unit le peuple sans discussion, qui fait que tout le monde se serre les coudes. Sans compter que les attentats créent beaucoup d’emplois : les morts qu’il faut remplacer, les dégâts à réparer, les policiers pour sécuriser encore plus les périmètres. Ton boulot, tu le dois principalement aux attentats !

— Tu voudrais dire que le califat serait inventé de toutes pièces ? Mais comment seraient recrutés les terroristes ? Ça n’a pas de sens !

— Le califat existe, intervient brutalement Eva. Son existence pose d’ailleurs de plus gros problèmes que de simples attentats. Il est le reliquat animal de l’humanité, cette partie sauvage qui est en chacun de nous et que nous refusons de voir, ce fragment de notre inconscient collectif qui nous transforme en bêtes féroces ne pensant qu’à tuer et à copuler pour propager nos gênes.

— Copuler ? Au califat ? Ils sont plutôt rigoristes là-bas, fais-je avec un pauvre sourire.

Eva me darde de son regard noir.

— Justement ! Le rigorisme n’est que l’apanage des pauvres, la façade. Les puissants, eux, disposent de harems. Le califat est encore à un stade de l’évolution où le mâle tente de multiplier les femelles afin de les ravir aux autres mâles. Cette compétition accrue entre les mâles les rend fous et prêts à n’importe quel acte insensé, même au suicide. Quand aux femmes, elles ne sont que du cheptel et traitées comme tel.

— Heureusement que nous n’en sommes plus là. L’égalité entre les hommes et les femmes…

Je n’ai pas le temps de terminer ma phrase qu’Eva m’interrompt, au bord de l’hystérie. Elle hurle, sa voix résonne comme une sirène dans l’étroit habitacle de la voiture.

— Tu penses que nous avons progressé ? Que nous valons mieux qu’eux ? La vue de l’usine ne t’a pas suffi ? Pourquoi crois-tu que j’ai été fabriquée ?

Je reste un instant bouche bée. Le silence s’est brutalement installé.

— Fabriquée ? Que veux-tu dire Eva ?

Photo par Andy Rudorfer.

Ce texte est a été publié grâce à votre soutien régulier sur Tipeee et sur Paypal. Je suis @ploum, blogueur, écrivain, conférencier et futurologue. Vous pouvez me suivre sur Facebook, Medium ou me contacter.

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Le mas aux mannequins

lundi 31 octobre 2016 à 16:29

La petite route grimpait en zigzaguant sous un soleil de plomb. Depuis la sortie du village, nous voguions dans une atmosphère de grillons, d’habitacle surchauffé et de crissement de bitume fondu.

– D’après le plan, c’est au bout de cette route, m’annonça ma femme en épongeant la sueur qui ruisselait sur son front.
— J’espère car nous venons de dépasser le bout du monde, dis-je avec un énervement perceptible.

Mon corps ankylosé hurlait contre les kilomètres parcourus, contre la soif, la chaleur. J’arrêtai la voiture devant une vieille grille en fer forgé. Un panneau récent annonçait, entre deux autocollants de guides touristiques et un logo de la fédération des chambres d’hôte :

« Le Mas des Cévennes »

– Au moins, ils ont fait dans l’originalité, murmura ma femme en allant écarter les grilles avant de revenir immédiatement se rasseoir dans la voiture.

Les graviers crissaient sous nos pneus et, au détour d’un grand pin, une énorme bâtisse de crépis beige apparut. Des dizaines de fenêtres constellaient la façade sur trois étages. La porte d’entrée, étonnement étroite eu égard au gigantisme du bâtiment, s’ouvrit. Une dame entre deux âges, vêtue d’un tailleur rouge et d’un grand chapeau de paille, apparut et se mit à descendre les quelques marches qui conduisaient au parking.

— Bienvenue au Mas des Cévennes, nous lança-t-elle gaiement. Vous devez être Monsieur et Madame S. ?

Nous acquiesçâmes silencieusement et elle continua sa péroraison de bienvenue.

— J’ai bien reçu votre réservation, je vous ai gardé la chambre du pigeonnier. La plus romantique pour un couple ! Puis-je vous aider à monter vos bagages ?

Elle s’empara d’un de nos plus petits sacs et nous ouvrit le chemin en claudiquant. Pris de pitié, je repris le sac en lui assurant que je monterai les bagages moi-même.

La porte d’entrée ouvrait sur un étroit couloir où un lambris de bois blanc cédait la place, à mi-hauteur, à du velours cramoisi. Une petite console offrait des prospectus sur les différentes activités de la région. À côté, un jeune garçon en culottes courtes et en chapeau se tenait, le regard fixe.

Il me fallu quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait d’un mannequin, du type de ceux qu’on rencontre dans les magasins de vêtement.

Au fond du couloir, assise sur une chaise, se tenait une petite fille affublé d’une robe et d’un chapeau de voiles. Un mannequin elle aussi.

— C’est un ancien pensionnat, expliqua notre hôte. Nous l’avons restauré, mon mari et moi, pour le transformer en partie en chambres d’hôte. J’espère que vous vous y plairez.

Le couloir donnait sur un majestueux escalier de marbre et de porphyre. Tenant la rampe, un mannequin homme vêtu d’une chemise bleu claire semblait nous indiquer la direction. Dans l’embrasure d’une grande fenêtre, un mannequin femme vêtue d’une robe flamenco se prélassait langoureusement. Les murs étaient couverts de peintures grossières représentant des paysages locaux ou des portraits. Dans chaque tableau, le vermillon, l’incarnat et l’écarlate dominaient.

— Le pigeonnier est notre chambre la plus originale mais elle a le défaut d’être au dernier étage. Il va falloir monter…

Je fis comprendre à notre guide que le sport ne nous rebutait pas. Interceptant le regard interrogateur que je posais sur les tableaux, elle se méprit et le confondit avec de l’intérêt.

— C’est moi qui peint, minauda-t-elle avec une certaine fierté. Je m’occupe également de la décoration intérieure. Mais j’espère avoir la chance de vous faire découvrir mon processus créatif.

Sur cette dernière phrase, sa voix avait pris une intonation inquiétante, presque cruelle. Ma femme et moi nous lançâmes un regard horrifié.

Arrivés sur le palier du deuxième étage, où se trouvait un mannequin de jeune fille, les bras étendus comme une somnambule, nous marquâmes une pause. L’étrange dame nous ouvrit une porte dont elle nous tendit la clé. Un étroit escalier de bois montait vers une trappe.

— Voici votre chambre, annonça-t-elle en gravissant les dernières marches.

Le pigeonnier portait bien son nom. La chambre occupait une véritable tourelle au-dessus des toits du bâtiment. Une terrasse permettait d’observer le panorama, depuis le village, en contrebas, jusqu’aux monts qui nous entouraient et derrière lesquels le soleil venait de disparaître.

– Il est déjà tard. Souhaitez-vous dîner ? nous demanda notre hôte. Je vous laisse vous installer. Vous trouverez facilement la salle à manger, elle est au rez-de-chaussée.

Elle tourna les talons et s’engagea difficilement dans l’escalier avant de s’arrêter et nous lancer une dernière précision.

— Au fait, le bâtiment n’est pas entièrement restauré. Je vous demande de ne pas tenter d’ouvrir les portes autres que celle de votre chambre. Certaines ferment mal et donnent sur des pièces inhabitées.

Sur ces mots, elle disparu dans la trappe.

— Qu’en penses-tu ? demandai-je à ma femme tout en défaisant machinalement la valise.
— Qu’elle a autant de talent pour la peinture qu’une vache espagnole.
— Et encore, ce n’est rien comparé à son talent pour la décoration.
— C’est différent. Sa décoration, c’est vraiment glauque.
— Oui, cette femme est assez effrayante. Quand elle a parlé de son processus créatif, j’ai frémis.
— Moi aussi, fis ma femme. Je nous suis imaginés forcés de passer une après-midi et une soirée à la regarder barbouiller ses croutes tout en faisant semblant d’apprécier cela.
— Quelle horreur ! En tout cas, personne n’en parlait dans les commentaires AirBnB.
— Tu oserais le faire, toi ?

Nous éclatâmes de rire et descendîmes jusqu’à la salle à manger.

La pièce était occupée par un couple et deux enfants. Les salutations faites, nous apprîmes qu’ils étaient canadiens, qu’ils étaient là depuis une semaine et comptaient encore rester quelques jours.

Après avoir marqué le minimum d’intérêt requis pour ne pas être complètement grossiers, nous nous installâmes à la table la plus éloignée.

– Ils sont gentils, murmurai-je.
— Oui mais très ennuyeux.
— Comment le sais-tu ? demandai-je, surpris.
— Ils sont ici depuis une semaine et comptent encore rester. Dans ce trou ! Pour trois jours, c’est parfait. On se repose, on dort, on lit, on fait l’amour. Mais après, on se tire ! Passer dix jours avec des enfants dans le trou de cul du monde, ça doit être déprimant au possible !
— Je pense qu’ils se rattrapent dans le choix de leurs vêtements. Vise un peu la chemise du mec : bleue avec des fleurs jaunes et des palmiers ! Quelle horreur !
— Les casquettes des deux gamins ne sont pas mal non plus !

Le repas fut vite expédié et nous remontâmes immédiatement dans notre pigeonnier. De nuit, l’escalier aux mannequins dégageait une inquiétante oppression que les ampoules peinaient à dissiper.

Au fond de chaque couloir, les portes fermées suintaient le mystère et l’interdit. Les vilaines croutes nous dardaient de leur regard mal dégrossi.

Nous regagnâmes avec soulagement l’étroite douceur de notre chambre. Tandis que mon épouse s’affairait dans la salle de bain, je fis quelques pas sur la petite terrasse qui surplombait les toits de tuiles du bâtiment.

En contrebas se dessinait le village. Quelques échos d’une fête locale nous parvenaient à travers l’omniprésence des grillons. La soirée semblait paisible et n’était interrompue que par quelques battements de cloche un peu rouillés issus d’une vieille église.

Je lançai un sourire joyeux aux étoiles. La décoration un peu particulière mise à part, l’endroit semblait idéal pour quelques jours de repos. Bien que petite, la chambre était confortable et étonnamment sobre. La vue sur la vallée était superbe.

Après mes propres ablutions, je me glissai dans les draps de coton et m’endormit aussitôt, bercé par la respiration de ma compagne.

J’ouvris brusquement les yeux. Il faisait encore nuit. Je n’avais aucune idée de l’heure mais les vagues rumeurs de la fête semblaient s’être tues.

Mes sens étaient aux aguets. Mon cœur battait.

Avais-je rêvé ?

Il me semblait avoir entendu un cri, suivi d’un craquement.

Je fis quelques pas sur la terrasse. Tout semblait calme. Alors que j’allais me recoucher, maudissant le trop grand réalisme de mes rêves, j’entendis un second cri, immédiatement étouffé. Un rire ? Un pleur ? Je n’aurai pas pu le dire.

Décidant d’en avoir le cœur net, j’empruntai prudemment l’étroit escalier et ouvrit notre porte pour me retrouver sur le palier de l’étage.

À tâtons, je me mis à descendre le grand escalier de marbre. Ma main chercha à s’appuyer sur le mur et rencontra une surface gluante et humide. J’étouffai un cri avant de me rendre compte que j’avais touché un tableau. Pourtant, j’aurai juré qu’il n’y en avait pas aussi près de notre porte.

Le fait qu’il soit humide signifiait sans doute qu’il venait d’être achevé et accroché.

« Quelle bizarrerie, pensai-je, de peindre de nuit et d’accrocher immédiatement ses œuvres. »

Il est vrai que notre hôte nous avait parlé de son processus créatif particulier. Mais de là à… Enfin, cette méthode expliquait certainement les si piètres résultats.

Descendant d’un étage en me tenant à la rampe, je failli hurler lorsque je sentis des doigts toucher le dos de ma main. Mais mes yeux désormais habitués à la pénombre distinguèrent nettement des mannequins. Je m’approchai pour les contourner et tenter de découvrir la source du bruit.

Balayant le couloir du regard, tous les sens aux aguets, mon attention exacerbée par la pénombre, mes yeux se s’arrêtèrent sur les mannequins que je venais de toucher.

Je sentis une bouffée de panique m’envahir.

Quatre à quatre, je remontai les marches et fit irruption dons le pigeonnier. Sans prendre la peine de lui expliquer quoi que ce soit, je tirai ma femme par le bras et la fit sortir du lit. Sans réfléchir, j’attrapai un sac et une de nos valises. D’un geste ferme, je fis signe à mon épouse d’être silencieuse et de ne pas poser de question avant de dévaler avec elle à toutes vitesses les escaliers.

Je ne prenais plus garde au bruit, tout ce qui m’importait était de sortir le plus vite possible de ce bâtiment maudit.

Au rez-de-chaussée, la porte fit preuve de quelques résistances mais je finis par l’ouvrir d’un coup sec. Nous nous engouffrâmes dans la voiture avant de démarrer en trombe sur l’allée de gravier. Les pins se balançaient doucement au son des grillons sous le regard complice des étoiles, donnant à notre fuite un absurde aspect surréaliste.

Ce n’est que lorsque le soleil pointa ses premiers rayons et que nous eûmes mis plusieurs dizaines de kilomètres entre nous et le Mas des Cévennes que je me permis de souffler et de répondre à la légitime curiosité de ma femme.

Alors je lui expliquai les bruits, les nouveaux tableaux et, surtout, les nouveaux mannequins que j’avais entraperçut dans le noir. Deux adultes et deux enfants coiffés de casquettes de baseball. L’un des mannequins adultes portait une chemise bleue avec des fleurs jaunes et des palmiers que j’aurai reconnue entre mille.

Nous restâmes un long moment silencieux. Puis ma femme éclata de rire.
– Bon, on lui met combien d’étoiles sur AirBnB ?

Je lui souris, rasséréné par son regard et par le soleil du matin.

Mais je ne pouvais détacher mes yeux de la main qui avait touché le tableau fraichement terminé. Elle était poisseuse de ce qui était indubitablement du sang.

 

Chaumont-Gistoux, le 14 octobre 2016. Photo par Marcus Spiske.

Ce texte est a été publié grâce à votre soutien régulier sur Tipeee et sur Paypal. Je suis @ploum, blogueur, écrivain, conférencier et futurologue. Vous pouvez me suivre sur Facebook, Medium ou me contacter.

Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.