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Pour un logiciel de correspondance plutôt qu’un client mail

lundi 23 novembre 2020 à 12:11

Plaidoyer en faveur d’un logiciel de relations épistolaires électroniques, échanges sacrifiés au culte de l’instantanéité.

J’aime l’email. Je ne me lasse pas de m’émerveiller sur la beauté de ce système qui nous permet d’échanger par écrit, de manière décentralisée. D’entretenir des relations épistolaires dématérialisées à l’abri des regards (si l’on choisit bien son fournisseur). Je l’ai déjà dit et le redis.

https://ploum.net/email-mon-amour/.

Pourtant, l’indispensable email est régulièrement regardé de haut. Personne n’aime l’email. Il est technique, laborieux. Il est encombré de messages. Alors toute nouvelle plateforme nous attire, nous donne l’impression de pouvoir communiquer plus simplement qu’avec l’email.

Beaucoup trop d’utilisateurs sont noyés dans leurs emails. Ils postposent une réponse avant que celle-ci ne soit noyée dans un flux incessant de sollicitation. Entrainant, effet pervers, une insistance de l’expéditeur.

Désabusé, la tentation est grande de se tourner vers cette nouvelle plateforme aguichante. Tout semble plus simple. Il y’a moins de messages, ils sont plus clairs. La raison est toute simple : la plateforme est nouvelle, les échanges entre les utilisateurs sont peu nombreux. Dès le moment où cette plateforme sera devenue particulièrement populaire, votre boîte à messages se retrouvera noyée tout comme votre boîte à email. Tout au plus certaines plateformes s’évertuent à transformer vos boîtes en flux, de manière à vous retirer de la culpabilité, mais entrainant une perte d’informations encore plus importante.

https://ploum.net/comment-jai-fui-le-flux-pour-retrouver-ma-boite/

C’est pour cela que l’email est magnifique. Après des décennies, il est toujours aussi utile, aussi indispensable. Nous pouvons imaginer un futur sans Google, un futur sans Facebook. Mais un futur sans email ?

L’email pourrait être merveilleux. Mais aucun client mail ne donne envie d’écrire des mails.

Je rêve d’un client mail qui serait un véritable logiciel d’écriture. Pas d’options et de fioriture. Pas de code HTML. Écrire un email comme on écrit une lettre. En mettant l’adresse du destinataire en dernier, comme on le fait pour une enveloppe.

Un logiciel d’écriture d’email qui nous aiderait à retrouver un contact avec sa correspondance plutôt qu’à permettre l’accomplissement d’une tâche mécanique. Un logiciel qui nous encouragerait à nous désabonner de tout ce qui n’est pas sollicité, qui marquerait des mails les correspondances en attente d’une réponse. Qui nous encouragerait à archiver un mail où à le marquer comme nécessitant une action plutôt qu’à le laisser moisir dans notre boîte aux lettres.

Bref, je rêve d’un client mail qui me redonne le plaisir d’interagir avec des personnes, pas avec des fils de discussions ou des onomatopées.

D’un autre côté, j’abhorre ces tentatives de classement automatique qui fleurissent, par exemple sur Gmail. Outre qu’elles augmentent le pouvoir de ces algorithmes, elles ne font que cacher le problème sans tenter d’y remédier. Si les mails doivent être triés comme « promotions » ou « notifications », c’est la plupart du temps que je n’avais pas besoin de les voir en premier lieu. Que ces emails n’auraient jamais dû être envoyés.

Enfin, un véritable logiciel de correspondance devrait abandonner cette notion de notification et de temps réel. Une fois par jour, comme le passage du facteur, les courriels seraient relevés, m’indiquant clairement mes interactions pour la journée.

De même, mes mails rédigés ne seraient pas envoyés avant une heure fixe du soir, me permettant de les modifier, de les corriger. Mieux, je devrais être forcé de passer en revue ce que j ‘envoie, comme si je me rendais au bureau de poste.

En poussant le bouchon un peu plus loin, les mails envoyés pourraient prendre une durée aléatoire pour être remis. Un lecteur de mon blog a même imaginé que cette durée soit proportionnelle à la distance, comme si le courriel était remis à pied, à cheval ou en bateau.

Car l’immédiateté nous condamne à la solitude. Si un mail est envoyé, une réponse reçue instantanément, l’ubiquité du smartphone nous oblige presque à répondre immédiatement. Cela même au milieu d’un magasin ou d’une activité, sous peine d’oublier et de penser paraitre grossier.

La réponse à la réponse sera elle aussi immédiate et la conversation s’achèvera, les protagonistes comprenant que ce ping-pong en temps réel ne peut pas durer plus de quelques mots.

Paradoxalement, en créant l’email, nous avons détruit une fonctionnalité majeure des relations épistolaires : la possibilité pour chacune des parties de répondre quand l’envie lui prend et quand elle est disponible.

Jusqu’au 20e siècle, personne ne s’étonnait de ne pas recevoir de réponse à sa lettre pendant plusieurs jours voire pendant des semaines. Écrire une lettre de relance était donc un investissement en soi : il fallait se souvenir, garder l’envie et prendre le temps de le faire.

Cette temporisation a permis une explosion de la créativité et de la connaissance. De grands pans de l’histoire nous sont accessibles grâce aux relations épistolaires de l’époque. De nombreuses idées ont germé lors d’échanges de lettres. Pouvez-vous imaginer le 21e siècle vu par les yeux des historiens du futur à travers nos emails ?

Une lettre était lue, relue. Elle plantait une graine chez le destinataire qui méditait avant de prendre sa plume, parfois après plusieurs brouillons, pour rédiger une réponse.

Une réponse qui n’était pas paragraphe par paragraphe, mais bien une lettre à part entière. Une réponse rédigée en partant du principe que le lecteur ne se souvenait plus nécessairement des détails de la lettre initiale. Aujourd’hui, l’email nous sert à essentiellement à « organiser un call » pour discuter d’un sujet sur lequel personne n’a pris le temps de réfléchir.

Des parties d’échecs historiques se sont déroulées sur plusieurs années par lettres interposées. Pourrait-on imaginer la même chose avec l’email ? Difficilement. Les échecs se jouent désormais majoritairement en ligne en temps réel.

Pourtant, le protocole le permet. Il s’agit simplement d’un choix des concepteurs de logiciel d’avoir voulu mettre l’accent sur la rapidité, l’immédiateté, l’efficacité et la quantité.

Il ne faudrait pas grand-chose pour remettre au centre des échanges écrits la qualité dont nous avons cruellement besoin.

Nous utilisons le mail pour nous déresponsabiliser. Il y’a une action à faire, mais en répondant à l’email, je passe la patate chaude à quelqu’un d’autre. Répondre le plus rapidement, si possible avec une question, pour déférer le moment où quelqu’un devra prendre une décision. Tout cela au milieu d’un invraisemblable bruit publicitaire robotisé. Nous n’échangeons plus avec des humains, nous sommes noyés par le bruit des robots tout en tentant d’échanger avec des agents administratifs anonymes. Nous n’avons plus le temps de lire ni d’écrire, mais nous croyons avoir la pertinence de prendre des décisions rapides. Nous confondons, avec des conséquences dramatiques, efficience et rapidité.

Pour l’interaction humaine, nous nous sommes alors rabattus sur les chats. Leur format nous faisait penser à une conversation, leur conception nous empêche de gérer autrement qu’en répondant immédiatement.

Ce faisant, nous avons implicitement réduit l’interaction humaine à un échange court, bref, immédiat. Une brièveté et une rapidité émotive qui nous pousse à agrémenter chaque information d’un succédané d’émotion : l’émoji.

Nous en oublions la possibilité d’avoir des échanges lents, profonds, réfléchis.

Parfois, je rêve d’abandonner les clients mails et les messageries pour un véritable client de correspondances. De sortir de l’immédiateté du chat et de la froideur administrative du mail pour retrouver le plaisir des relations épistolaires.

Update : Brandon Nolet semble avoir des idées similaires aux miennes.

https://bnolet.me/posts/2019/07/conversing-through-email/

Photo by Liam Truong on Unsplash

Je suis @ploum, ingénieur écrivain. Abonnez-vous par mail ou RSS pour ne rater aucun billet (max 2 par semaine). Je suis convaincu que Printeurs, mon dernier roman de science-fiction vous passionnera. Commander mes livres est le meilleur moyen de me soutenir et de m’aider à diffuser mes idées !

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Technologies et dépendances

jeudi 19 novembre 2020 à 12:36

Quelques liens et conseils de lecture pour réfléchir sur nos dépendances à la technologie et à la superficialité.

Couché sur le dos, j’allume des séries. Je zappe. Quand mon attention déraille, je lance des sites d’actualités que je déroule à l’infini. Les actualités évitent de penser. Contrairement à une fiction, il n’y a rien à comprendre, rien à chercher. Il suffit de se laisser happer par l’émotion brute pendant quelques secondes. Puis de continuer à faire défiler le site. Je reprends ensuite une série.

Printeurs, chapitre 9

L’addiction au smartphone, un poncif sur lequel tout semble avoir été dit. Depuis le mode d’emploi simple et efficace pour se libérer écrit par Korben aux analyses poussées de Cal Newport, est-il utile de revenir sur le sujet ?

Oui, car ce n’est pas uniquement le smartphone le problème. Nos addictions sont toutes différentes. Depuis l’addiction physique au fait d’être devant un écran (traitée notamment par Michel Desmurget dans l’excellent « TV Lobotomie »), l’addiction aux contacts sociaux, l’addiction aux actualités, l’addiction aux jeux …

Écrit en 2009, bien avant la vague des réseaux sociaux, le court texte Technology is Heroin offre une formidable analogie pour prendre du recul et comprendre notre dépendance à la technologie. Le point clé est l’inverse de ce que dit le titre : « Heroin is Technology ». En effet, l’héroïne était au départ une solution technologique innovante en vente libre pour se sentir bien. Pourquoi s’en passer ? Ce n’est qu’au fil du temps que certains effets pernicieux ont commencé à se faire sentir.

http://tiny-giant-books.com/Entry1.html?EntryId=recgcpfuOFUesUpRy

Comme l’héroïne, les nouvelles technologies ne font que manipuler un équilibre chimique cérébral issu de millénaires d’évolution pour nous procurer du plaisir facilement. Mais tout plaisir trop facile entraine un comportement morbide : évitement des difficultés, perte d’énergie, refuge dans les paradis artificiels. Ce que Cal Newport appelle « escapism ».

Les fabricants de technologies, tout comme les dealers, ont très vite compris l’intérêt de créer des consommateurs addicts. Cet effet a été renforcé par l’apparition de monopoles technologiques, apparition rendue possible par la politique reaganienne qui a détricoté les lois antitrust pour les rendre le moins efficaces possible.

https://getpocket.com/explore/item/has-dopamine-got-us-hooked-on-tech

Les militants de longue date qui dénoncent l’abus des monopoles technologiques ne manquent pas (et, à ma petite échelle, j’en fais partie). Paradoxalement, ils sont très peu médiatiques. Au contraire d’anciens employés de ces mêmes monopoles qui ont fait fortune grâce à cette addiction et qui, soudain, se lancent dans une seconde carrière de militant. C’est dangereux, car s’ils apportent une vision de l’intérieur, ils ne sont pas neutres, ils découvrent seulement cet aspect de leur ancien métier et ils sont très loin d’être objectifs. Comme le dit Aral Balkan : 
— À tous ceux qui me demandent ce que je pense du film Netflix « The social dilemma », je réponds : que pensez-vous du texte « The prodigal Techbro » ?

Un texte qui, paraphrasant la parabole biblique du fils prodigue, nous montre que nous célébrons souvent quelqu’un qui tente de se repentir en oubliant complètement ceux qui, depuis le début, ont fait attention à ne pas commettre d’actions néfastes.

https://conversationalist.org/2020/03/05/the-prodigal-techbro/

D’ailleurs, la solution la plus souvent préconisée par les « techbros repentis » (essentiellement ce que j’appelle des bliches, des hommes blancs et riches), c’est… « plus de tech ». Le problème ne serait que du design. Il n’y aurait rien de sociologique, politique là derrière. Tu parles Charles…

C’est exactement le danger dénoncé par « The prodigal techbro ». Une personne qui a fait sa fortune dans la tech, qui a l’intuition d’un problème, mais qui ne peut pas imaginer le résoudre autrement qu’en développant une solution technologique.

https://www.fastcompany.com/3051765/how-our-tech-addiction-and-constant-distraction-is-a-solvable-design-problem

Car si on creuse un peu, on se rend compte que la pollution mentale tant dénoncée n’est pas qu’un artefact technologique, un simple problème qu’une « bonne tech » pourrait résoudre. Elle est réellement volontaire et encouragée par les monopoles tech, même dans ses aspects les plus sombres et clairement illégaux. En bref, le problème n’est pas technologique, il est humain à la base.

https://getpocket.com/explore/item/how-facebook-helps-shady-advertisers-pollute-the-internet

Ce concept du prophète techbro repenti et blanchi est souvent aggravé par le syndrome du polymathe. Un polymathe, c’est quelqu’un qui excelle dans plusieurs domaines forts différents. L’exemple que j’aime donner est Bruce Dickinson, chanteur d’Iron Maiden et l’une des plus belles voix de l’histoire du métal, pilote d’avion gros porteur (licence commerciale) et escrimeur olympien. Il est également auteur de romans. Les véritables polymathes de ce genre sont incroyablement rares. Pour la plupart, ce sont des gens avec une spécialité bien précise et des centres d’intérêt vers d’autres domaines. Le problème c’est qu’il est difficile pour un non-expert de faire la différence entre un véritable expert et un amateur qui a lu deux livres sur le sujet. On aura une tendance naturelle à accorder beaucoup de valeur à l’opinion d’une personne spécialiste, même si elle s’exprime sur un domaine qui n’est pas le sien. La pandémie l’a démontré amplement : une certitude en blouse blanche devant une caméra est bien plus médiatique que mille études statistiques démontrant que l’on ne sait pas grand-chose et que la prudence est de mise.

https://applieddivinitystudies.com/2020/09/28/polymath/

Un autre aspect du problème c’est que les personnes qui parlent de ce sujet, à savoir les journalistes web, sont dépendantes des effets néfastes du même web pour vivre. Ils doivent créer des addictions à leur propre site pour vivre ! On a donc une relation symbiotique entre des pseudo-experts qui « ont vu la lumière » après avoir fait fortune en accaparant le cerveau des gens et des journalistes sans le sou qui parlent d’eux pour gagner de quoi (sur)vivre en accaparant les mêmes cerveaux. (le fait que l’article suivant soit sur Medium illustre l’ampleur du problème)

https://medium.com/message/the-hypocrisy-of-the-internet-journalist-587d33f6279e

Le pire ? Tout cela pourrit nos vies et notre cerveau, mais cela ne fait pas spécialement vendre mieux. C’est une sorte de course à l’armement. Faire plus de pubs ne fait pas vendre plus, mais ne pas faire de pub fait perdre des ventes. Lorsque cette bulle va un jour se dégonfler, cela ne risque de ne pas être joli joli.

https://www.wired.com/story/ad-tech-could-be-the-next-internet-bubble/

La publicité pourrit toute notre société. Notre étrange rapport aux stars qui ne sont plus adulées pour des accomplissements, mais parce qu’elles sont… des stars n’en est qu’un exemple parmi tant d’autres. Au Royaume-Uni, 54% des adolescents de 16 ans ont pour plan de vie de « devenir une célébrité ».

https://www.theguardian.com/commentisfree/2016/dec/20/celebrity-corporate-machine-fame-big-business-donald-trump-kim-kardashian

Et ne croyez pas que les populations éduquées soient préservées. La recherche de prestige est même devenue l’ambition majeure des jeunes diplômés qui se ruent dans les entreprises qui sont « prestigieuses ». Si le prestige comme conséquence de l’excellence est peut-être une bonne chose, la recherche du prestige avant l’excellence entraine une course vers la médiocrité où l’apparence est le seul atout.

Le problème, c’est que nous n’avons plus de mesure de l’excellence. Pour faire la différence entre un expert qui a étudié, avec compétence, un domaine pendant 20 ans et un internaute qui a lu des opinions sur des forums, il faut généralement avoir une certaine expertise soi-même. L’excellence est donc une perte de temps et la sélection naturelle nous pousse vers une culture d’apparence, de mensonge et de déconnexion de la réalité qui n’est pas sans rappeler les mouvances religieuses.

https://wesdesilvestro.com/the-prestige-trap

L’exemple est frappant dans mon pays où le parti écologiste a réussi faire voter une loi pour « sortir du nucléaire », entrainant un désinvestissement complet des infrastructures nucléaires alors que le nucléaire est aujourd’hui l’énergie la plus écologique. L’apparence et la médiatisation ont pris le pas sur la compétence et la réalité, avec des résultats dramatiques.

Au final, on en est réduit à s’acheter tout. Même les amis histoire de montrer qu’on est populaire, qu’on a du prestige. Même si c’est un mensonge et que tout le monde le sait.

https://namok.be/blog/?post/2014/04/25/comment-acheter-des-amis

Enfermés dans nos petits plaisirs faciles et addictifs, nous n’avons plus l’énergie ni le temps de cerveau pour la difficulté, étape essentielle à l’excellence. Nous en sommes réduits à simuler, à nous mentir à nous même et à faire du marketing pour tout et n’importe quoi.

D’ailleurs, à propos de faire du marketing : l’addiction à la technologie et la publicité sont des thèmes centraux de Printeurs, mon premier roman de science-fiction à paraître le 24 novembre. Si vous commandez votre exemplaire avant cette date, vous pourrez rejoindre le club très select des lecteurs privilégiés qui recevront chaque chapitre du tome 2 au fur et à mesure de son écriture ! Une opportunité unique et prestigieuse de briller dans les cocktails mondains.

https://www.plaisirvaleurdhistoire.com/shop/29-utopies-p2p

Si la crise du coronavirus a malheureusement impacté votre portefeuille, mais que le cœur y est, j’ai encore des exemplaires suspendus à distribuer (et vous pourrez également bénéficier du tome 2 en exclusivité). Envoyez-moi un mail !

https://ploum.net/le-roman-suspendu/

Je regarde défiler les milliers de messages de ces télépass persuadés de détenir des vérités secrètes pour la simple raison qu’elles leur font du bien et qu’ils se les racontent en groupe. Ils se sentent soudainement importants, ils se sentent exister, ils se créent une identité dans une société qui ne veut même plus d’eux comme simple rouage. Comme eux, je me sens seul, inutile, dans le noir. Comme eux, je ressens le désir, la bouffée d’espoir que représente une information qui me rendrait supérieur, important. Ou, pour le moins, pas complètement, désespérément inutile.

Printeurs, chapitre 9

Photo by engin akyurt on Unsplash

Je suis @ploum, ingénieur écrivain. Abonnez-vous par mail ou RSS pour ne rater aucun billet (max 2 par semaine). Je suis convaincu que Printeurs, mon dernier roman de science-fiction vous passionnera. Commander mes livres est le meilleur moyen de me soutenir !

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Miniaventure cycliste : ma traversée des Flandres

mardi 10 novembre 2020 à 10:39

D’Ostende à Louvain-la-Neuve à vélo, en passant par le célèbre mur de Grammont. Comme je prends beaucoup de plaisir à lire les miniaventures cyclistes de Thierry Crouzet, je me suis dit que j’allais raconter les miennes également.

Je suis tellement mal après un trajet en voiture que la moindre escapade familiale est le prétexte à une aventure en vélo. Nous partons passer le week-end à la mer ? Pourquoi ne rentrerais-je pas en vélo me propose ma tendre épouse ?

Excellente idée sauf que le trajet est de 165km, une distance que je n’ai encore jamais couverte d’une seule traite. Ma dernière miniaventure m’avait également laissé un goût amer à cause d’une double crevaison.

J’étais donc assez stressé, particulièrement sur le matériel. Quant à ma condition, on verra bien. Je suis également conscient que les dernières heures se rouleront dans la nuit. Prévoyant, je monte déjà mes phares. J’ai également prévu une veste de pluie, une doudoune, une casquette d’hiver et des jambières au cas où la température chuterait trop. Le tout occupe mon sac de cadre et justifie l’appelation « bikepacking » pour ce trip même si je ne l’ouvrirais finalement pas.

Il faut reconnaitre ce miracle des vêtements de cyclisme moderne : je passerai la journée sans enlever n’y rajouter la moindre couche, sans éprouver le moindre inconfort dans un sens ou dans l’autre durant 10h passant de 20°C à 6°C, alternant les efforts et les pauses.

Après un petit-déjeuner copieux, je m’élance donc de la digue ostendaise, un peu tardivement. Je me retrouve sur une voie verte, une piste cyclable rectiligne qui traverse la campagne flamande. Elle est pleine à craquer de cyclistes et de joggeurs, le vent est fort et j’ai du mal à rouler à plus de 22km/h.

J’aperçois, au loin, un couple de cyclistes plus sportifs. Je tente de les rattraper, ce qui me mettra plus d’un kilomètre de quasi-sprint. Une fois dans leurs roues, je profite pour me laisser emporter pendant…à peine 300m avant qu’ils ne bifurquent. Avec un vent comme celui-là, l’effet d’aspiration est incroyablement fort.

Au bout de 30km de lignes droites, durant lesquelles je ne peux m’empêcher d’imaginer Thierry Crouzet pestant sur la Floride, mon compteur marque un dénivelé de … 8m !

Il faudra attendre le 50e kilomètre pour escalader la toute première côtelette, toute mignonne : le Poelberg. Au « sommet » (ce qui est un bien grand mot) se trouve un centre de repos/cafétéria pour les cyclistes qui semble fermé à cause du confinement. L’idée est sympathique !

Le sommet du Poelberg. Vertigineux… ou pas !

La voie verte est terminée et la trace alterne entre des chemins boueux au milieu des champs, quelques rares bocages et, surtout, de longues pistes cyclables bordées par des routes nationales.

Heureusement, nous sommes en Flandres et les pistes cyclables sont sur site propre, très sécurisées. À aucun moment le cycliste ne se sent en danger. Il n’empêche que c’est moche, bruyant. Les villages traversés sont tous identiques, alternants concessionnaires automobiles et friteries.

La trace fait de son mieux pour m’éloigner des nationales, mais comme j’ai encore plus de cent bornes à faire, je ne suis pas toujours d’humeur à aller rouler 2km dans la boue plutôt que de faire 500m en ligne droite sur une nationale.

Nationale qui se révèlera bloquée par un combi de policiers qui m’avait dépassé toute sirène hurlante quelques kilomètres plus tôt. Je comprends qu’il y’a un incendie un peu plus loin (j’avais d’ailleurs observé la fumée depuis la colline en face), mais le détour ne m’arrange pas. C’est l’un des rares endroits où il n’y a pas de chemins parallèles. Je m’éloignerai alors un peu au pif pour découvrir quelques kilomètres d’un petit chemin boisé, un des plus beaux tronçons du parcours.

J’essaie de faire des arrêts réguliers, mais encore faut-il trouver un lieu propice. C’est amusant comme certains endroits s’imposent pour faire une pause alors que dans un autre décor, on peut rouler plus de 30 bornes sans vouloir s’arrêter malgré la fatigue.

Après 75km, je débouche sur la place d’Oudernaade, sous un soleil éclatant. Un jeune cycliste de l’équipe Trek Segafredo fait un photo shoot. Les bancs sont accueillants. Je me pose. Avant d’aviser un kebab. J’ai déjà consommé 3 barres d’énergie, mon estomac réclame du gras et du salé. Je prends un burger de poulet et quelques frites, pile poile ce qui me fallait. Je repars. D’après mon roadbook, le mur de Grammont ne devrait pas tarder.

À l’ombre de l’hôtel de ville d’Oudenaarde

Je n’ai jamais vu le mur de Grammont, mais ayant plusieurs expériences du mur de Huy, je sais à quel point ces difficultés peuvent couper les jambes. Je stresse un peu, je me prépare psychologiquement.

Il s’avère que je m’étais trompé dans mon roadbook. Je passe 25km à attendre que Grammont apparaisse au moindre virage. C’est au kilomètre 100 que j’arrive enfin sur la place du célèbre village.

Tout est propre et décoré en l’honneur du fameux mur. Dans les vitrines, des panneaux retracent les exploits historiques des cyclistes. Je fais une micropause, j’avale un bonbon et je découvre en enfourchant mon vélo que je m’étais garé sur une ligne gravée dans le sol qui indique le début du segment « Mur de Grammont » sur Strava.

Depuis la place, je gravis une petite montée en pavés bien plats et propres, je tourne à gauche en suivant les flèches. La route est bordée de panneaux célébrant le mur. Elle monte légèrement, je garde un rythme calme, je tourne à droite dans un petit chemin qui monte entre les arbres.
— On y est, me dis-je !

Je suis dépassé par une cycliste que je laisse partir, ne souhaitant pas présumer de mes forces. J’ai pas mal de poids sur mon vélo chargé et 100km dans les pattes.

La montée tourne brusquement à gauche puis encore à gauche. Sans forcer, il me reste encore deux vitesses et mon rythme cardiaque ne dépasse pas le 155. Je continue et j’aperçois la fameuse chapelle alors que je rattrape ma cycliste de tout à l’heure qui semble avoir un peu coincé.

J’arrive à la chapelle, étonné, pas du tout essoufflé. Il y’a plein de touristes.

Le sommet du fameux mur. C’est tout ?

Je ne peux m’empêcher de comparer avec le mur de Huy qui est autrement plus difficile. Dans le mur de Huy, impossible de mouliner. Je suis toujours à la limite de mettre le pied à terre, en poussant comme un forcené avec ma vitesse la plus facile. Quand j’arrive au sommet du mur de Huy, je m’écroule généralement. J’explose mes pulsations, je suis vidé.

Par contre, d’un point de vue marketing, le mur de Huy est une petite ruelle obscure bien cachée dans un coin de la ville. Il est très difficile à trouver si on ne connait pas. Au sommet, rien n’indique qu’on est arrivé. Il s’agit plus d’un plateau et d’une route qui continue.

Quant aux pavés ? À Grammont ils sont propres, lisses. C’est un plaisir de rouler dessus. Rien qu’autour de chez moi, je peux citer cinq montées plus abruptes et aux pavés bien défoncés qui sont un enfer à gravir.

Je suis tellement surpris qu’une fois la photo faite, je continue immédiatement mon chemin. Pas besoin de pause. Alors que le soleil commence à se coucher, je me dirige vers Hal. J’apprécie les couleurs du crépuscule sur les champs à peine bosselés à perte de vue.

Hal est une ville très moche, remplie de magasins. Je fais une halte dans un square sous le buste de Léopold II qui regarde avec bienveillance des nègres stylisés lui apporter une représentation du Congo. Je m’étonne que ce square n’ait pas encore été vandalisé avant de me rappeler que je suis en Flandre, pas à Bruxelles.

Je m’échappe de Hal par de petites montées sèches, de celles que j’apprécie particulièrement, et gagne le bois de Hal, bois où j’ai longuement couru lorsque je travaillais à proximité.

Il fait nuit noire, mais le chemin forestier est rectiligne et dégagé. Mon phare fait des merveilles. J’apprécie d’être dans les bois la nuit. Un vrai moment de plaisir trop vite passé avant de déboucher à Colipain, un endroit que je connais bien. Je suis en Wallonie. Je traverse le zoning industriel où j’ai travaillé pour gagner l’ancienne ligne de chemin de fer qui va m’amener à la gare de Braine-l’Alleud.

À partir d’ici, je connais la région par cœur. Et, psychologiquement, cela se révèle un calvaire. Je connais en effet toutes les difficultés qui m’attendent. Il fait nuit noire, j’ai 130km dans les jambes et, surtout, je commence à avoir un mal de ventre affreux.

À chaque fois que je fais des longues distances, je me tape un mal de ventre. Je ne sais pas si c’est l’abus des sucres des barres d’énergie, le fait que je bois trop ou que je ne supporte pas les électrolytes. Chaque coup de pédale est un enfer que je n’arrive pas à soulager. Je ne peux surtout plus boire ni manger, mais, du coup, je n’ai plus d’énergie.

Je traverse Braine-l’Alleud puis le champ de bataille de Waterloo par Hougoumont sous l’œil du lion illuminé. Je descends vers la vallée de Lasne. Ma trace m’a fait prendre des chemins pavés qui secouent mon estomac. Qu’ils viennent un peu voir à Lasne ceux qui disent que les pavés de Grammont sont une épreuve.

Pour sortir de la vallée, ma trace passe par la rue de la gendarmerie, une côte assez fameuse dans la région. Je me dis que je préfère cette côte-là à l’escalade par Couture-Saint-Germain ou par Chapelle-Saint-Lambert. La rue de la gendarmerie fait une grande boucle que je coupe par un petit chemin pentu, en pavé. Encore une fois, je rigole en songeant au mur de Grammont.

Je continue ensuite vers Céroux. Un chemin que j’ai parcouru des centaines de fois. Mais, la fatigue aidant, les pavés me semblent effroyablement durs, mon estomac est retourné. Et ce n’est pas fini, d’autres chemins pavés se succèdent sur les hauteurs d’Ottignies. Je sais bien que ce sont les derniers. À partir de là, je me laisse descendre jusqu’au bois des rêves, que je traverse dans le noir, je contourne le lac de Louvain-la-Neuve avant la dernière escalade jusqu’à mon lit. De manière étonnante, celle-ci se passera très bien. Si l’on excepte mon mal de ventre, les jambes tournent parfaitement alors que mon compteur affiche 165km et 10h en selle. Je sonne pour qu’on m’ouvre le garage et réveille mon fils qui était en train de s’endormir. Mais je suis content de le voir, de serrer ma femme dans mes bras avant d’aller prendre ma douche.

Je suis dans cet état que j’appelle « au bout de la fatigue ». Tellement crevé que dormir est difficile. Je soulage instantanément mon mal de ventre grâce à deux remèdes miracles : de la tisane et du fromage blanc. Le fromage blanc m’apaise, comme s’il absorbait l’excès de sucre et d’acidité. Je soupçonne que l’effet de la tisane ou du thé est essentiellement de la chaleur. Lors de mon trip avec Thierry, j’avais également éprouvé cette envie fulgurante d’un thé chaud.

Je dois peut-être apprendre à manger et boire moins. Je devrais tenter de me passer d’électrolytes.

Quoiqu’il en soit, j’adore ces miniaventures, ces journées hors du temps sur un vélo à parcourir un pays, à sentir chaque mètre de paysage, à croiser des visages que l’on re reverra jamais, à connecter avec mon histoire tout ce qui n’est que points sur une carte. J’aime me retrouver le nez dans mon cockpit, les pieds sur les pédales.

J’aime aussi d’avoir un objectif, d’être forcé d’arriver quelque part, sans raccourci possible pour dépasser la douleur et la fatigue. En temps normal, je n’aurais jamais été de Braine-l’Alleud à chez moi en pleine nuit. Avec 130km dans les jambes et pas d’autres options, cela devient tout simplement une évidence.

Le bikepacking, ce sont avant tout des rencontres, des nouveaux visages…

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Et si Al Gore était devenu président des États-Unis en 2000 ?

lundi 2 novembre 2020 à 09:21

Une dizaine de votes. C’est ce qui a permis à Georges Bush de devenir président face à Al Gore, vice-président sortant, en 2000. Que serait devenu le monde si la dizaine de votes avait, au contraire, fait peser la balance en faveur d’Al Gore ? Aurions-nous eu Obama et Trump ? Google et Facebook ?

En 2000, dans certains cantons de Floride, la méthode de vote consiste à percer un trou à côté de son candidat. Malheureusement, les trous ne sont parfois pas clairement marqués (un morceau de papier reste attaché, les fameux « hanging chads »). De plus, les trous ne sont parfois pas alignés avec le bon candidat. Certains candidats anecdotiques feront des scores étonnants, car leur trou se révèle très proche du nom « Al Gore ». Face à ces incertitudes, un recomptage est inévitable.

Naïve et tellement sûre de sa victoire en Floride (ce qui s’avérera mathématiquement exact), l’équipe d’Al Gore choisit de la jouer en « gentleman », faisant confiance au recomptage et au processus démocratique. L’équipe de Georges Bush décide de ne pas respecter ces règles tacites, intimidant les recompteurs, jouant de la pression médiatique pour empêcher le recomptage. Le recomptage doit être interrompu pour éviter une escalade dans les tensions que déchainent les républicains. Georges Bush est déclaré vainqueur des petits cantons contestés et donc de la Floride et donc des États-Unis d’Amérique ! L’histoire est incroyablement racontée par Jane Mcalevey qui était justement chargée du recomptage et qui a vu la situation déraper, a tenté d’agir, mais s’est fait reprendre à l’ordre, car Al Gore voulait garder de la dignité.

https://jacobinmag.com/2020/10/trump-coup-florida-2000-recount

L’élection de Georges Bush marque peut-être la fin d’un semblant de dignité dans le débat politique. Elle démontre que l’on peut mentir, tricher et gagner sans scrupules. Le CEO de Diebold, fournisseur de machines de votes électroniques, avait d’ailleurs déclaré qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour faire gagner Bush. Dans certains endroits où le vote électronique était de mise, Bush devait même obtenir plus de votes que d’habitants. Al Gore a préféré perdre dignement que de se lancer dans un combat acharné. Au grand désarroi d’une jeunesse acquise à Al Gore et qui manifestera sa déception sur Internet avec le slogan « Not My President » (20 ans plus tard, la comparaison avec Trump ferait passer Bush pour un intellectuel progressiste !).

Tout les coups sont permis. Une leçon que les démocrates n’avaient toujours pas assimilée en 2016, année où Trump remporta la même Floride alors que les votes anticipés avaient donné à Hillary Clinton un avantage mathématiquement insurmontable.

https://www.palmerreport.com/opinion/rigged-election-hillary-clintons-early-voting-lead-florida-mathematically-insurmountable/114/

Les démocrates semblent accepter un jeu de dupes où la seule manière de l’emporter n’est pas de gagner l’élection, mais de la gagner suffisamment pour que les tricheries républicaines ne soient pas suffisantes. Seul Obama y parviendra. Notons que 2004 est la seule élection où les républicains remportent le vote populaire depuis 1988. Mais l’équipe de Biden ne se laissera certainement pas faire en cas de résultat serré entre lui et Trump.

https://fivethirtyeight.com/features/a-contested-2020-election-would-be-way-worse-than-bush-v-gore/

Al Gore président

Imaginons un moment qu’Al Gore ne se soit pas laissé faire. Qu’il soit devenu président. Le monde aurait-il été fondamentalement différent ?

Devenu président en janvier 2001, Al Gore décide de lancer l’économie des États-Unis sur les rails du développement durable : panneaux solaires, éoliennes. Il veut faire des États-Unis la première puissance mondiale sur le marché de l’écologie.

Les attentats du 10 septembre 2001 modifient largement l’ambiance qui règne dans le pays. Le cabinet d’Al Gore déclare un programme militaire appelé : « Peace on Earth ». L’objectif ? Pacifier les zones où naissent les pulsions terroristes. Des militaires américains débarquent en Afghanistan. Certains conseillers proposent une présence militaire accrue au Koweït et en Irak, mais Al Gore veut étouffer économiquement ces pays en faisant baisser le prix du baril de pétrole. Certains conseillers militaires se désolent. Ils veulent une « War on Terror » et pensent que les militaires ne sont pas là pour appliquer un programme de hippie.

Cette stratégie n’a pas les effets escomptés : le pétrole se consomme comme jamais. La classe moyenne américaine souffre d’une économie qui n’est pas entièrement prête pour la transition. Certes, l’emploi est au beau fixe, mais les républicains entretiennent l’idée que les taxes n’ont jamais été aussi hautes. De plus, la popularité des démocrates chez les militaires est en chute libre.

En 2003, l’entreprise Google fait faillite. Sous la conduite de la secrétaire d’État Hillary Clinton, le gouvernement américain a déclaré inconstitutionnelle l’exploitation des données privées à des fins publicitaires. Hillary Clinton n’a pas eu le choix : des journalistes ont en effet révélé qu’elle était en pourparlers secrets pour que Google aide le gouvernement américain à mettre en place un système d’espionnage généralisé des citoyens afin de lutter contre le terrorisme. Dans l’opposition, le parti républicain n’a pas laissé passer cette opportunité de démontrer que les démocrates sont un parti de riches qui espionne et exploite les pauvres. La bulle Internet de 2000 finit de se dégonfler pour que les démocrates puissent se racheter une conscience morale. Seules les entreprises Amazon et Microsoft semblent tirer leur épingle du jeu.

En 2004, Al Gore se fait réélire de justesse, mais la popularité des démocrates est en chute libre. La baisse d’émission du CO2 s’est accompagnée d’une baisse de l’emploi. Les Américains n’ont jamais été aussi endettés.

En 2008, un républicain d’à peine 50 ans devient le premier président noir des États-Unis. Michael Steele est conservateur, opposé à l’avortement et, surtout, il nie le réchauffement climatique. Il a mené sa campagne sur Twitter, un réseau social par SMS qui a réussi à négocier avec Apple pour obtenir une place sur l’écran du tout nouvel iPhone. Steve Jobs ne veut pas d’installation d’applications non Apple, mais un accord a été trouvé : Apple est devenu un actionnaire majoritaire de Twitter. Twitter est automatiquement fourni avec chaque iPhone.

https://en.wikipedia.org/wiki/Michael_Steele

Comme vice-président, Steele a choisi un autre républicain conservateur, plus expérimenté et plus âgé : Herman Cain.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Herman_Cain

Deux hommes noirs à la maison blanche. Le parti républicain devient le parti de l’intégration. Le parti démocrate est perçu comme un parti de riches blancs qui militent pour l’écologie au détriment de l’économie et du bien être des classes populaires. En 2012, Hillary Clinton tente de faire basculer l’élection en jouant sur le droit des femmes et le féminisme. L’idée est bonne, mais Hillary Clinton n’est pas la bonne personne. Le féminisme devient, comme l’écologie, une forme de blague récurrente, une manière pour les républicains de pointer du doigt ces démocrates déconnectés de la réalité. Michael Steele le clame lors d’un discours de campagne un peu avant sa réélection :

« Mesdames, êtes-vous vraiment à plaindre en Amérique ? Que voulez-vous de plus ? Nous vous adorons ? Vous avez le meilleur rôle près de nos enfants ! Je vous le demande : qu’est-ce qui est plus important ? Empêcher la température d’augmenter d’un dixième de degré et faire en sorte que les homosexuels se marient ? Ou bien s’assurer que chaque Américain et chaque Américaine aie un travail, un salaire et de quoi nourrir ses enfants ? Chaque parti a ses priorités, vous connaissez les miennes… »

En 2016, le parti démocrate poursuit son virage à gauche avec Bernie Sanders et Elizabeth Warren qui s’affrontent durant les primaires. Bernie Sanders est plus populaire sur Internet, mais le parti pousse Warren, plus modérée et plus jeune. Elle devient la première femme présidente des États-Unis.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Elizabeth_Warren

Warren l’emporte face à un Mitt Romney qui peine à sortir d’une image d’homme blanc riche, exactement la caricature que Steele faisait des démocrates. Romney a fait l’erreur de miser une grosse partie de sa campagne sur le réseau social TheFacebook qui est très populaire dans les universités. Mais, contrairement à Twitter, il n’est pas disponible sur l’iPhone, uniquement sur les BlackBerry. Il touche donc beaucoup moins les classes populaires. TheFacebook a également des soucis de trésorerie. Le projet n’est pas rentable, le précédent Google enterre toute tentative de monétisation des données. Les investisseurs sont sur le point de quitter le bateau. La startup Instagram a été rachetée par Apple qui semble étendre son hégémonie sur tout l’Internet mobile. Un procès pour abus de position dominante est en cours.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mitt_Romney

En 2020, Elizabeth Warren joue sa réélection dans une situation tendue. L’épidémie de COVID-19 a fait plus de 80.000 morts et les républicains l’accusent de ne pas avoir géré la crise correctement. Elle a hérité du bourbier afghan, passé sous silence dans les médias durant les années Steele, et n’est pas du tout populaire face aux militaires qui réclament un recentrage sur le pays. D’un point de vue économique, le monopole Apple a été démantelé comme AT&T en son temps. La Silicon Valley est remplie de petites entreprises qui fonctionnent bien. Le chômage diminue chaque année. Mais peu de ces entreprises sont cotées en bourse. Le SP500, qui reste noyauté par les grosses industries du passé, est en chute libre. Les démocrates ont beau tenter d’expliquer que le SP500 est un indicateur du passé, peine perdue. Warren a face à elle un Paul Ryan aux dents particulièrement longues. Présenté comme le « Kennedy républicain », ce catholique fait des ravages chez les immigrés, les noirs et les populations plus religieuses. Il promet de redresser l’économie et de sortir de ce qu’il appelle une « présidente hippie déconnectée des réalités ».

https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Ryan

En filigrane, la planète retient son souffle. Ryan va-t-il mettre à mal les décennies d’effort pour sensibiliser les nations au réchauffement climatique ? Les États-Unis vont-ils abandonner complètement leur rôle de gendarme du monde, laissant les Russes et les Chinois se développer en Afrique ?

La question est importante. Comme tous les quatre ans, le destin de la planète semble se jouer entre une poignée d’électeurs dans un obscur canton de Floride…

Photo par JD Lasica.

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Ce texte est publié sous la licence CC-By BE.

Lectures 6: Épanadiplose sur la peur, la sécurité et la résistance

jeudi 29 octobre 2020 à 16:01

Quelques liens et conseils de lecture pour réfléchir sur notre rapport à l’autre, à la peur et à notre désir de sécurité.

La peur et la fiction

Moi qui n’accroche que rarement à la fantasy, je suis en train de dévorer une préversion d’« Adjaï aux mille visages » dont le crowdfunding se termine bientôt (et qui a grand besoin de votre soutien). Je le conseille chaudement !

https://fr.ulule.com/adjai/

D’ailleurs, si vous avez raté la campagne Printeurs, vous pouvez en profiter pour vous rattraper. 20€ pour le livre Printeurs en version papier et les versions électroniques d’Adjaï et de Printeurs, tome 2 (que je dois encore écrire). Vous aurez aussi la possibilité de recevoir les chapitres de Printeurs 2 par mail au fur et à mesure de l’écriture !

https://fr.ulule.com/adjai/?reward=660832

Sous le couvert d’une palpitante histoire de voleuse amorale qui change d’apparence et de sexe à volonté, Adjaï explore le concept d’identité, de fluidité de genre et de parentalité. Mais un autre aspect revient régulièrement (notamment dans une scène qui fera sourire les rôlistes chevronnés) : celui de la peur de l’autre, de la peur de l’inconnu et de l’insécurité.

Une peur complètement irrationnelle qui nous pousse vers les comportements les plus dangereux. Une peur le plus souvent attisée par les auteurs de fiction, car… c’est plus facile pour faire avancer l’histoire.

https://slate.com/technology/2020/10/cory-docotorow-sci-fi-intuition-pumps.html

Un exemple parmi tant d’autres : notre peur du nucléaire est complètement absurde, surtout quand on compare le nombre de morts et les dégâts causés par les alternatives au nucléaire (le charbon, notamment, mais le solaire et l’éolien restent beaucoup plus dangereux que le nucléaire). Mais c’est une peur qui a été nourrie par une quantité impressionnante de science-fiction au sortir d’Hiroshima.

https://sceptom.wordpress.com/2014/08/25/la-vraie-raison-pour-laquelle-certains-detestent-le-nucleaire-brave-new-climate/

Comme le souligne Cory Doctorrow plus haut, les auteurs de science-fiction ont une réelle responsabilité. Ursula Le Guin enfonçait le clou il y a quelques années : on a besoin d’écrivains qui savent faire la différence entre écrire et faire un produit qui se vend bien. Je pense qu’Adjaï est un exemple magnifique de livre qui nous ouvre à la différence.

https://parkerhiggins.net/2014/11/will-need-writers-can-remember-freedom-ursula-k-le-guin-national-book-awards/

L’intuition et la peur

Il faut bien avouer qu’il est difficile de lutter contre une peur intuitive (prendre l’avion) tout en risquant notre vie tous les jours sans réfléchir (prendre la voiture). C’est le piège de l’intuition.

https://ploum.net/mon-second-velo-et-le-piege-de-lintuition/

Karl Popper le résume magnifiquement dans son « Plaidoyer pour l’indéterminisme ».

« Je considère l’intuition et l’imagination comme extrêmement importantes : nous en avons besoin pour inventer une théorie. Mais l’intuition, précisément parce qu’elle peut nous persuader et nous convaincre de la vérité de ce que nous avons saisi par son intermédiaire, peut nous égarer très gravement : elle est une aide dont la valeur est inappréciable, mais aussi un secours qui n’est pas sans danger, car elle tend à nous rendre non critiques. Nous devons toujours la rencontrer avec respect et gratitude, et aussi avec un effort pour la critique très sévèrement. »

La sécurité et l’intuition

L’intuition est rarement aussi mise à mal que lorsqu’on parle de sécurité.

Pour tenter d’analyser les mesures de sécurité, j’ai mis en place un framework dit des « 3 piliers ». Le principe est simple : toute mesure qui n’améliore pas l’un des piliers n’est pas sécuritaire. Elle est au mieux inutile, au pire nuisible.

https://ploum.net/les-3-piliers-de-la-securite/

L’exemple le plus frappant : les militaires en rue ? Phénomène dont je me moquais à outrance dans la nouvelle « Petit manuel d’antiterrorisme ».

https://ploum.net/petit-manuel-dantiterrorisme/

Une autre mesure absurde qui fait pire que bien ? Les contrôles dans les aéroports.

https://www.vox.com/2016/5/17/11687014/tsa-against-airport-security

Oh, et vous savez quoi ? L’espionnage de toutes nos communications pendant plus d’une décennie, un espionnage dénoncé par Snowden et qui lui vaut, aujourd’hui encore, de devoir se cacher. Et bien ça n’a servi à rien. Pas un prout de terroriste n’a été empêché.

https://tutanota.com/blog/posts/nsa-phone-surveillance-illegal-expensive/

Les abus et la sécurité

Servi à rien ? C’est vite dit. Parce que c’est notamment grâce à ce programme et cette volonté politique post-11 septembre que Google existe. Comme le raconte Shoshana Zuboff dans « The Age of Surveillance Capitalism », les pratiques de Google, qui préfiguraient l’analyse des données à des fins publicitaires, ont failli être interdites en 2001. Puis le 11 septembre a eu lieu. Et les services secrets américains se sont tournés vers Google en disant : « On vous laisse espionner tout le monde à la condition que vous nous aidiez à faire pareil. »

https://en.wikipedia.org/wiki/The_Age_of_Surveillance_Capitalism

Le tout grâce à des recherches financées par les mêmes institutions publiques quelques années plus tôt.

https://qz.com/1145669/googles-true-origin-partly-lies-in-cia-and-nsa-research-grants-for-mass-surveillance/

Dans un tout autre registre, la bande dessinée « Inhumain », du trio Bajram/Mangin/Rochebrune illustre à quel point la sécurité absolue est le pire des cauchemars. Des navigateurs spatiaux s’écrasent sur une planète occupée par une tribu humaine amicale, bienveillante et totalement soumise au « Grand Tout ». Sans être un chef-d’œuvre, la lecture est plaisante (je suis un homme simple. Je vois Bajram sur la couverture, j’achète sans discuter).

https://www.bajram.com/livres/inhumain/

La résistance et les abus

Lire, c’est résister. C’est peut-être pour cela que les plateformes qui promeuvent réellement la lecture sont désormais illégales. Heureusement, Orel Auwen vous invite pour une petite visite guidée.

https://serveur410.com/dans-lombre-dinternet-des-bibliotheques-illegales/

J’espère de tout cœur que Printeurs et Aïdja aux mille visages seront rapidement disponibles sur ces plateformes !

Bonne fin de semaine et bonnes lectures. Car, si vous ne prenez pas le temps de lire, vous n’avez pas le temps de résister.

Photo by Apollo Reyes on Unsplash

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