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Palantir et la France : naissance d’une nouvelle théorie abracadabrantesque ?

jeudi 19 novembre 2015 à 23:41

palantir

Peu avant l’été dernier, le secrétariat général pour la modernisation de l’action publique (SGMAP) lançait un appel d’offres pour un accord cadre relatif à des prestations de data science. Un article de Next Inpact révélait ce projet en août dernier. Cet accord cadre « a pour objet d’assister le SGMAP pour exploiter des données publiques, ouvertes ou non, via des prestations de science des données, dans des domaines ciblés par l’administrateur général des données (AGD)« . L’Etat étant un gros producteur de données, il n’est pas incongru qu’il souhaite les exploiter pour améliorer son action. Reste à savoir qui sera retenu pour procéder à cette exploitation…

Le SGMAP a pour mission, selon ses propres mots, d’appuyer la transformation des administrations, la simplification des démarches, l’évaluation et la qualité des services publics. Il regroupe l’ensemble des services en charge de la politique de modernisation de l’action publique. Il instaure une nouvelle cohérence dans la modernisation de l’action publique. Il se compose de la direction interministérielle pour la modernisation de l’action publique (DIMAP), la direction interministérielle des systèmes d’information et de communication de l’Etat (DISIC) et de la mission chargée de la mise à disposition des données publiques (Etalab).

Quelques points marquants de l’appel d’offres méritent d’être soulignés :

Recherche et exploration de données
Il s’agit, après une phase de cadrage préalable, de rechercher les données nécessaires à la résolution du problème, qu’elles soient internes à l’administration ou extérieures. En particulier, il s’agit de mobiliser les technologies permettant de collecter de forts volumes de données et de lier entre elles des données jusque-là hétérogènes. A titre d’exemples :
– enrichissement de bases de données ;
– appariement de données entre elles pour reconstituer un budget, un résultat de politiques publiques;
– détection de sources et de bases de données en rapport avec les problèmes à résoudre, tant au sein des administrations que sur des bases de données ouvertes sur Internet ;
– formulation de requêtes de données pour chaque analyse à mener ;
– mobilisation de logiciels dédiés à la collecte (connecteur, crawler, scraper), l’agrégation et la fusion de données de nature de format et de technologie hétérogènes (web sémantique) ;
– création d’entrepôts de données dédiés aux problèmes à résoudre.
Exemples de livrables :
– jeux de données ;
– jeux de données nettoyées et redressées ;
– audit des sources de données disponibles ;
– étude de cadrage (identification de cas d’usages pertinents, définition de l’architecture pour récupérer, stocker et analyser des données, etc.).
Analyse des données
Il s’agit de rapprocher les données de façon itérative pour tester plusieurs hypothèses de résolution du problème posé. A titre d’exemples :
– méthodes de classification ;
– détection de signaux faibles ;
application ou élaboration d’algorithmes ou de modèles prédictifs (machine learning) ;
– décomposition des données collectées en mots discriminants pour détecter de nouveaux comportements ou des innovations produits / de services ;
– analyses descriptives pour détecter les variables clés influant un résultat de politique publique (service rendu, coûts complets) ;
– analyses prédictives pour prédire les résultats d’une politique publique, des comportements bénéficiaires ou le potentiel d’une innovation produits / de service.

Le SGMAP attend de la part des soumissionnaires une grande rigueur. Notamment, une obligation de destruction des données après utilisation dans la mesure ou celles-ci seront souvent non-publiques (« Les données des bénéficiaires (hors données publiques) sont des données internes à l’administration donc soumises au principe de territorialité de leur hébergement.« ).

Reste à savoir qui peut se positionner et donc, qui risque de remporter l’appel d’offres.

Remember Edward Snowden…

Etant entendu que le gouvernement souhaite faire du prédictif et de l’évaluation des politiques publiques, il semble logique d’imaginer que l’entreprise retenue va avoir accès à des informations très précises sur les français. Sur le plan fiscal ou médical par exemple.

Dans un monde post-Snowden, ce type de possibilité devrait immédiatement faire sonner toutes les alarmes.

En dépit de nos efforts, nous n’avons pas pu savoir qui avait répondu à cet appel d’offres. Le dépouillement est en cours et les responsables de cette consultation sont tenus, expliquent-ils de ne pas s’exprimer. Impossible même de savoir quand le dépouillement sera clos.

Nous allons donc entrer dans une phase d’exploration. Essayer de repérer des « signaux faibles » qui nous permettent de tenter du « prédictif » sur le mode habituel déjà expérimenté avec Amesys et la « théorie abracadabrantesque« .

Premier point, il n’existe pas quinze entreprises capables de répondre à un tel appel d’offres, à moins de choisir toute une série de petites start-up (c’est possible selon l’appel d’offre) et de parvenir à les faire travailler main dans la main efficacement.

Celle qui vient immédiatement à l’esprit est Palantir. Selon un article de la Lettre A publié aujourd’hui, Palantir serait positionné sur cet appel d’offres et sur un autre, émis par la Direction générale des finances publiques (DGFiP)…

Cette entreprise américaine (voir sur Wikipedia) est un géant de la data intelligence. Parmis ses clients historiques, la communauté du renseignement américaine, l’armée de l’oncle Sam :

La fuite d’un document vers le site TechCrunch révèle qu’à partir de 2013 les clients de Palantir comprenaient au moins douze groupes au sein de l’administration fédérale, dont la CIA, le DHS, la NSA, le FBI, les US Marines, l’ Air force, les Opérations spéciales, West Point, le Joint IED-defeat organization and Allies, le Recovery Accountability and Transparency Board et le National Center for Missing and Exploited Children (centre national pour les enfants disparus et exploités).

L’Observatoire du monde cybernétique, dans sa Lettre n°40 juillet 2015 évoque Palantir et ses premiers investisseurs :

La CIA a créé en 1999 In-Q-Tel14. Ce fond américain de capital-investissement à but non lucratif prend des participations stratégiques dans des entreprises technologiques de pointe, notamment des startups liées à la collecte, l’analyse et au traitement de l’information, en lien avec le renseignement. Les participations permettent souvent d’avoir un siège au conseil d’administration et donc de connaître et de suivre les évolutions technologiques des entreprises. Sa politique d’investissement massif et sans recherche de profits en fait un partenaire privilégié pour les entrepreneurs des domaines de pointe : Gemplus/Gemalto (carte à puce), Recorded Future (cyber threat intelligence), Palantir Technologies (visualisation de données).

Une autre entreprise, avec beaucoup moins de moyens et qui ne joue pas encore dans la cour des grands, mais « française » cette fois, pourrait aussi se positionner : Spallian.

Epinglée par le Canard Enchaîné (numéro du 27/05/2015), Spallian a visiblement tendance à ne pas mégoter sur ses sources d’informations venant nourir son logiciel Corto.

Extrait :

« C’est un joujou très sophistiqué, déjà utilisé par les douanes et Interpol, qui fait tourner la tête de nos élus. Le logiciel Corto a déjà conquis les mairies de Mantes-la-Jolie, Aulnay-sous-Bois, Beauvais, Grigny, Viry-Châtillon et d’autres. Comme la ville de Lyon, qui a claqué 198 000 euros en 2013 pour la mise à jour du gadget. […] Le logiciel est alimenté en informations allègrement pompées : celles de la police municipale, de la police nationale, comme le Stic, ou le fichier de l’Education nationale, qui recense les actes de violence constatés dans les établissements scolaires. Et encore par les dossiers sécurité des transporteurs, des bailleurs sociaux… Mais pas que.
Gardiens d’immeubles un peu fouinards et médiateurs de rue peuvent aussi nourrir la bête informatique de données tout aussi sensibles. Tous les acteurs engagés dans la prévention de la délinquance peuvent ajouter à la tambouille quelques éléments sur les squats de cages d’escalier, sur les rixes familiales, sur les élèves décrocheurs ou les fumeurs de joints.
Le logiciel mouline tout ce fatras, et le résultat affiché est censé fournir une cartographie de la délinquance passée et à venir. Magique ! »

Spallian sait par ailleurs s’attacher les services d’influenceurs qui peuvent éventuellement aider à suggérer aux décideurs politique un nom…

« Après avoir débauché, en 2012, Olivier Gadan, chargé auprès de Sarkozy des questions numériques, et avoir sollicité Nadine Morano, apporteuse d’affaires, Renaud Prouveur s’est attaché les services de proches de Julien Dray ou de Jean-Jacques Urvoas. Une carte politique presque aussi belle que celle de la criminalité. »

Apportons quelques précisions au très intéressant papier du Canard Enchaîné.

Lors d’une démonstration de son logiciel pendant une conférence (ouverte) à l’IHEDN, le patron de Spallian, Renaud Prouveur a fait apparaître de très jolies tâches colorées sur une carte de la ville d’Aulnay. Ces couleurs représentaient « la communauté marocaine« . Question évidente : où trouvez-vous ces informations ? Tout simple, selon Renaud Prouveur : les listes électorales que l’on peut acheter.

L’Open Data, ça a vraiment du bon.

Ce qui ne sera pas expliqué dans la démonstration, c’est comment Spallian parvient à déterminer qu’une personne fait partie de « la communauté marocaine » sur la base des listes électorales.

Les listes électorales contiennent par principe les électeurs français. Pas marocains. A moins qu’ils soient bi-nationaux ? Mais dans ce cas, ils seraient une minorité et ne représenteraient plus « la communauté marocaine« .

Reste la possibilité de faire des listes sur la base de « l’apparence marocaine » des patronymes dans les listes électorales ?

Palantir : le big boss de la data intelligence

Mais revenons à Palantir. Car cette entreprise a beaucoup plus d’atouts que Spallian pour remporter un tel appel d’offres.

D’une part ses offres sont plus adaptées, d’autre part, elle a déjà de nombreuses expériences à faire valoir au regard de son portefeuille de clients gouvernementaux, privés et militaires aux Etats-Unis.

Mais surtout, elle bénéficie actuellement d’un soutien, sans doute involontaire, de la part de la presse qui la cite désormais assez régulièrement.

Enfin, plusieurs personnes dans l’entourage du patron du SGMAP, ont travaillé ou travaillent pour Palantir.

Henri Verdier, l’homme des décisions

Passé par l’Etalab, Henry verdier a coécrit un livre qui le positionne comme un sachant dans le domaine du numérique. « L’âge de la multitudes« , avec Nicolas Colin repose sur l’un des postulats suivants :

« La révolution numérique est derrière nous. Des milliards d’êtres humains sont aujourd’hui instruits et informés, équipés et connectés. Leur désir de créer, de communiquer et de partager n’a jamais rencontré autant de possibilités de passer à l’acte. Ces milliards d’individus composent une « multitude » puissante, mouvante et active, qui bouleverse l’ancien ordre économique et social et ouvre la voie au troisième âge du capitalisme.
La multitude est désormais la clef de la création de valeur dans l’économie. Qui sait susciter, capter et redistribuer la créativité de la multitude peut devenir un géant de l’économie numérique. Qui accepte et nourrit la multitude peut gouverner avec une efficacité jamais atteinte. « 

Nicolas Collin, le co-auteur, est membre de la CNIL et on le donne favori, qui à la tête de la CNIL, qui à la tête du CNNum dans un avenir proche. La compagne de Nicolas Colin, Laetitia Vitaud a été embauchée il y a quelques mois par Palantir pour un poste de Business developpement. Des indiscrétions la disent actuellement démissionnaire.

Comme nous l’apprend L’Opinion, Heni Verdier est bien entouré : « Son directeur de l’innovation, Romain Lacombe, est un ingénieur talentueux qui sort du MIT et qui a travaillé chez Palantir Technologies« .

L’article de L’Opinion évoque par ailleurs l’adjointe d’Henri Verdier, Laure Lucchesi, qui était experte en innovation chez Capgemini consulting. Capgemini allié à Palantir au Canada pour, selon les termes de Capgemini : « fournir aux États des plates-formes techniques destinées à la lutte contre la fraude, le crime et le terrorisme, mais garantissant aussi les libertés individuelles« .

La presse à la rescousse

Lorsque toute une série d’articles viennent vanter les mérites d’une entreprise dans plusieurs supports de presse, on peut assez logiquement soupçonner une offensive des services de communication de l’entreprise.

Généralement, cette offensive n’est pas déconnectée d’un « agenda » commercial.

Dans Les Echos du 13 septembre, Michel Levy Provençal (intervenant à Sciences-Po, comme la femme de Nicolas Colin) et Guy-Philippe Goldstein expliquent que Palantir serait un bon outil pour lutter contre Daesh.

Ils ne sont pas les seuls. Dans Ynetnews.com, Ronen Bergman rapporte les propos d’une source anonyme américaine proche des milieux du renseignement et du FBI citée dans un article du quotidien Yedioth Ahronoth. Selon cette source, les Etats-Unis auraient offert leur aide après les attentats de janvier, notamment en proposant à la France d’acheter des outils Palantir. Ce qu’elle aurait refusé.

Sur Widoobiz, on apprend que Palantir est l’outil ultime pour prédire les crimes terroristes. Merveilleux…

Dans Le Monde du 19 novembre, Jacques Follorou, fin connaisseur des services de renseignements et des infrastructures techniques mises en place par la France pour l’écoute massive, nous apprend qu’un « algorithme » existerait, et permettrait de croiser de multiples sources et de surveiller en temps réel les 11.700 personnes « à risque ». Cela ressemble à s’y méprendre à des outils Palantir. D’autant que la légende de l’entreprise veut que son système ait été utilisé dans la traque de Ben Laden.

« A en croire le monde du renseignement, la solution résiderait dans la duplication, en France, du système qui a permis aux Etats-Unis de se protéger après le 11 septembre 2001, grâce au Patriot Act, à savoir « une véritable collecte massive de données » et l’interconnexion de tous les systèmes de fichiers. « En croisant les infos et en utilisant un algorithme très puissant déjà connu, nous serions en mesure de surveiller, en temps réel, ces 11 700 personnes, assure la source ministérielle. En croisant des fichiers sociaux, terrorisme, de droit commun et de toute autre forme de collecte de signaux, on aurait le moyen par triangulation de faire des rapprochements et de capter les signaux faibles. » »

Le 13 novembre dernier, La Revue du Digital titrait : « Palantir, le géant controversé du Big Data sécuritaire, recrute en France« . Cette action n’est sans doute pas anodine.

Le cloud souverain et la data pas souveraine

Bien entendu, rien ne dit que Palantir sera retenue pour traiter des données françaises pour le compte de l’Etat. Mais tout de même, il y a quelques signaux faibles qui apparaissent sur des points clairs.

Dans le cas improbable où Palantir viendrait à traiter ces données, médicales, fiscales, ou de communication, par exemple, se poserait évidemment la question de la souveraineté numérique du pays. Après les documents Snowden, l’excuse du « on ne savait pas » serait assez malvenue. Particulièrement s’agissant d’une entreprise financée par le bras financier de la CIA.

A l’heure où tout le monde souhaite un cloud souverain, on se demande bien à quoi cela pourrait bien servir si des données essentielles étaient traitées par des entreprises liées à ce point au gouvernement et aux services de renseignement américain.

Cette interrogation était déjà valable il y a vingt ans quand déjà, les entreprises du CAC 40 confiaient aux grands cabinets de consultants anglo-saxons leurs audits financiers et stratégiques. Même réalisés par des filiales européennes ou françaises, les données étaient stockées sur des serveurs accessibles par le siège…

En outre, et on ne le répétera jamais assez, le prédictif à partir de données brutes informatiques compilées depuis plusieurs sources est une porte ouverte à des interprétations totalement erronées. La projection numérique d’une personne n’a parfois rien à voir avec la personne réelle. Ce problème n’est malheureusement pas pris et compte et il faudra peut-être attendre un drame pour que l’on mesure son ampleur. Il sera malheureusement trop tard pour arrêter les expériences des apprentis-sorciers.

Les bruits de bottes sous le regard d’une députée

jeudi 19 novembre 2015 à 14:06

Il faut le dire, par souci de transparence, Isabelle Attard est notre députée geek, du coup, elle a notre sympathie. Elle s’est notamment  illustrée en votant contre la Loi sur le renseignement et s’est battue autant qu’elle a pu pour que les questions posées par le scandale Amesys trouve des réponses. Pour une fois, nous allons relayer un communiqué de presse. Car le contenu est intéressant et montre que tous les représentants ne sont pas sur la même longueur d’ondes en ces temps troublés. Pour certains, le discours guerrier est un danger…

Nul, par la guerre, ne devient grand.

Ce vendredi 13 novembre 2015, nous avons tous été frappés.

En tant que députée, mon premier devoir est d’être au service de ceux qui souffrent, et de rassurer mes concitoyens. Je dois contrôler l’action de l’État avant, pendant, et après les attentats. Je dois aussi voter des lois efficaces, qui règlent les problèmes sans en créer de nouveaux. Ces trois années passées à l’Assemblée nationale m’ont montré qu’une loi votée trop vite est toujours mauvaise. Que dire d’une loi rédigée et votée en 72 heures ?

Perquisitions de nuit, assignations à résidence, enquêtes, filatures, surveillance électronique, dissolution d’associations, expulsion d’imams appelant à la violence, tout est déjà prévu dans nos lois. Tout est déjà réalisable par les policiers, gendarmes et agents de renseignement.

Le juge Trévidic pointe une seule cause majeure aux insuffisances des forces de l’ordre : le manque de moyens financiers et humains. Depuis des années, c’est ce que je réclame au gouvernement, sans réaction de sa part jusqu’à lundi dernier.

La prolongation de l’état d’urgence ne permet qu’une seule chose nouvelle : la mise à l’écart des juges, et donc de la justice. Les policiers doivent présenter des preuves aux juges. C’est une étape obligatoire pour ne pas perdre un temps précieux à détruire la vie d’innocents. Diminuer nos libertés n’empêchera pas de nouveaux attentats.

En conscience et responsabilité, je voterai contre la prolongation de l’état d’urgence. Gouvernement et parlementaires doivent se ressaisir et sortir de la gesticulation guerrière et médiatique. La dignité des survivants et des proches exige un comportement à la hauteur des enjeux.

Agissons directement sur les causes de ces attaques : asphyxions financièrement Daesh, limitons son approvisionnement en armes, développons la coopération internationale dans le cadre de l’ONU, cassons l’embrigadement à sa source, transformons les ghettos, supprimons les contrôles au faciès et surtout, surtout, offrons à nos jeunes un avenir autre que la précarité et l’isolement social.

Isabelle Attard

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Du cyber contre la kalach ?

jeudi 19 novembre 2015 à 01:21

online-loveTout comme en janvier dernier après la tragédie qui a frappé Charlie Hebdo et avec lui toute la France, des hacktivistes souhaitent donner une réponse cyber à l’horreur du terrorisme. Comment réagir quand, sidéré, devant la TV on assiste à un tel déferlement de violence et de haine ? Agir ? Oui ? Mais comment ?

Daesh utilise les réseaux sociaux pour diffuser sa propagande. Cette propagande fonctionne sur certains esprits faibles. Ce ne sont pas tous des terroristes en puissance, certains sont seulement faibles, ils ont la faiblesse de se laisser endoctriner et rediffusent à leur tour cette propagande. Ils échangent sur Twitter, Facebook, Telegram, sur des réseaux où les frontières entre le public et le privé leur apparaissent souvent un peu floues.

L’exploitation de sources ouvertes est souvent pour les enquêteurs, avec le renseignement d’origine humaine, le premier fil que tirent les enquêteurs. Toute action visant à essayer de venir à bout de l’océan de propagande que déverse Daesh sur ces réseaux peut avoir pour effet de priver les enquêteurs de ces informations.

Le mythe du loup solitaire rompu à l’anonymat et aux communications chiffrées en a pourtant pris des coups… plus d’une fois. Mohammed Merah s’est fait loger après une annonce sur leboncoin, et aujourd’hui, on apprend que c’est un SMS en clair qui a permis de remonter à la cache de Saint-Denis. Si certains utilisent  des moyens de communications sécurisés, il y a fort à parier que leur entourage plus ou moins proche ne s’embarrasse pas de techniques d’anonymisation élaborées. Et c’est en travaillant sur cet entourage que les enquêtes font parfois des avancées significatives. Torpiller le compte d’un maillon faible de cette chaîne n’est donc pas forcément une bonne idée.

On peut-être convaincu des intentions louables d’Anonymous quand il lutte de manière massive pour reporter des comptes et les faire fermer, mais dans les faits, ceci peut dans certains cas être préjudiciable au travail des enquêteurs qui doivent s’embarrasser d’une procédure supplémentaire pour accéder aux données d’un compte… une procédure pour laquelle des sites comme Twitter ne se sont pas toujours montrés des plus coopératifs.

Internet est un réseau de paix, ce n’est pas un champs de bataille, nous ne pouvons pas le brandir comme une réponse à des kalachnikovs. Au mieux, nous pouvons l’utiliser pour rétablir un lien avec cette jeunesse perdue qui est en position de faiblesse, de détresse, et qui se trouve à un moment de sa vie, sensible aux thèses de la haine. Dans ces moments plus que jamais, le cyber hacktiviste doit avoir en tête ce qu’est fondamentalement Internet et l’opposer à cette barbarie.

N’oubliez pas que les autorités françaises ont mis à disposition PHAROS, une plate-forme de signalement et qu’en des circonstances aussi graves, nous devrions commencer par la préférer à Pastebin.

Internet c’est dangereux, d’ailleurs le gouvernement ne s’en sert pas (Attentats)

mercredi 18 novembre 2015 à 21:24

Il y a toujours une foule de politiques et de membres du gouvernement pour disserter et pérorer à propos d’Internet. C’est un machin dangereux, qu’il convient d’encadrer, de contrôler, on en passe. Le problème c’est que bien entendu, bien peu nombreux sont ceux qui l’utilisent comme un internaute lambda. La preuve, alors que la France peine à se relever des massacres du vendredi 13 novembre, alors que le gouvernement fait de la capture de quelques terroristes en fuite sa priorité, on ne trouve que très peu (pour ne pas dire aucune) mention de ces deux terroristes (présumés) que sont Abdelhamid Abaaoud et Salah Abdeslam sur les sites gouvernementaux français. A quoi cela pourrait bien servir de mettre leurs photos, des liens vers un formulaire pour faire remonter des informations, un numéro de téléphone, un mail ? Non, à rien.

Étonnamment, lorsque l’on recherche l’un de ces deux noms sur les sites du gouvernement (.gouv.fr), on trouve trois occurrences sur le site de la sécurité routière (si, si).

En revanche, lorsque l’on cherche les mêmes noms sur les sites du gouvernement américain, on trouve 260 occurrences pour le premier et 35 occurrences pour le second.

Ça doit être ça, la fracture numérique…
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Attentats de Paris : la conjuration des imbéciles

mardi 17 novembre 2015 à 16:44

francois-hollande-et-le-prince-saoudien-salmanLes massacres parisiens perpétrés par des terroristes fanatiques sont politiques. La classe politique française tente, à l’aune de l’ampleur du drame, d’évacuer ses responsabilités. L’unité affichée a un objectif principal : camoufler les raisons purement politiques de cette attaque, et surtout, les racines de celles-ci.

Analyse de la construction d’une « guerre » intérieure en cours, et des guerres extérieures fabriquées par des politiques françaises désastreuses.

La politique arabe de la France

Ce qui était appelée la « politique arabe de la France » n’est pas une simple figure de rhétorique. Les différents gouvernements français depuis les déclarations d’indépendance des colonies (et protectorats) ont orienté leurs relations diplomatiques avec « le monde arabe » dans un sens précis. D’où la phrase consacrée de « politique arabe », voire « pro-arabe » des différents chefs d’Etats français. Au cœur de cette orientation politique très particulière se trouve bien entendu l’Etat d’Israël. Les raisons du refus du gouvernement Villepin de participer à la coalition militaire d’Irak en 2003 sont clairement contenues dans cette continuation d’une politique étrangère française largement favorable aux membres de la ligue arabe, et dans une position de neutralité, voire de défiance à l’égard d’Israël.

L’origine de cette politique est multiple : alliances économiques, soutiens politiques à tous type de régimes permettant la « stabilité intérieure » et la continuation des relations commerciales, même au prix de l’instauration de pouvoirs autoritaires comme en Egypte, en Tunisie, en Syrie ou en Irak. Une autre origine de cette politique pro-arabe, parfaitement établie, et importante, est la spécificité française en termes d’immigration.

La France s’est servie de millions de personnes des colonies et protectorat au sortir de la seconde guerre mondiale pour reconstruire le pays, puis après les indépendances, pour assurer sa suprématie économique nécessitant une main d’œuvre nombreuse, docile et francophone. Après le choc pétrolier de 1974 la population d’immigrés issus des ex-colonies et protectorats du Maghreb était suffisamment importante pour compter, tant d’un point de vue économique que politique. Procéder à une politique pro-Israël, anti-arabe avec des millions de personnes d’origine arabe sur son territoire — et naturellement favorables aux Palestiniens colonisés, ou aux populations des pays arabes en général — est une mauvaise idée. Dont l’Etat français ne s’est pas emparée durant plusieurs décennies.

Dichotomie politique

1991 aurait pu devenir un moment politique très difficile en France, de par la participation du « pays des droits de l’Homme » aux bombardements en Irak. La population française d’origine arabe voyait, en partie, d’un très mauvais œil l’ingérence française causant de nombreux morts parmi des populations arabophones irakiennes. L’invasion illégitime du Koweit par l’armée de Sadam Hussein, l’arrêt des hostilités suite à son retrait militaire permirent de calmer le jeu. Les choses en restèrent là. Mais ce fut un premier accroc dans la politique arabe de la France. L’accroc fut d’ailleurs temporairement effacé par l’intervention à l’ONU de Dominique de Villepin en 2003, refusant de faire participer la France à une guerre illégitime en Irak, ayant pour vocation de détruire un Etat arabe afin de s’y imposer. Jacques Chirac, ami des grands dirigeants du monde arabe savait très bien ce qu’il faisait. Chirac savait aussi ce qu’aurait pu déclencher sur le territoire français, au sein des population françaises d’origine arabe, un tel message politique, un tel engagement forcément meurtrier et totalement injustifié.

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Mais un homme au sein du gouvernement de l’époque tissait sa toile. Nicolas Sarkozy. Au ministère de l’Intérieur, le futur président de la République française de 2007 à 2012, contre alors, en interne, la politique extérieure de son président, Jacques Chirac. La présence de Jean-marie Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 n’y est pas pour rien.

La loi sur le foulard musulman (et non le voile islamique), avec son débat interminable, menant à celle des « signes distinctifs religieux » en 2004, entame alors une longue et douloureuse modification en profondeur de la société française. Les émeutes de 2005 viennent marquer cette orientation,  le clivage social, politique, menant entre autres à la « poussée religieuse » des ghettos français. Si des tendances à des formes de radicalisation religieuses pouvaient exister, les provocations politiques marquées par des lois stigmatisantes et hypocrites n’ont eu qu’un seul effet : l’amplifier. Sans compter les financements massifs des théocraties de la péninsule arabiques dans l’Hexagone, totalement accompagnés, voire incités par les différents pouvoirs politiques français depuis cette même période.

Le grand basculement de la politique arabe de la France survient avec Nicolas Sarkozy président.

Le grand basculement

Les lignes rouges à ne pas franchir l’ont toutes été par ce président. L’accueil de Mouhamar Khadafi en grande pompe à L’Elysée en est une première : le chef d’un Etat terroriste, ennemi juré de la plupart de ses voisins arabes, dictateur infréquentable et isolé sur la scène internationale, devient l’ami de la France… Suivra Bachar El Assad, chef d’Etat autoritaire s’il en est, de confession chiite et ami des Iraniens eux-mêmes isolés par un embargo international et honnis par la France. Que signifient ces messages politiques totalement dichotomiques que renvoie alors Nicolas Sarkozy ? Comment les interpréter ? Personne ne le saura véritablement, et la terminologie de « real politik » viendra recouvrir cette politique étrangère décousue et inquiétante. Jusqu’au sauvetage des infirmières bulgares par la visite en Libye de l’épouse du président français, avec au final, le déclenchement de la guerre… de Libye.

La France devient à cet instant, alors qu’elle tente de soutenir en parallèle le président tunisien despotique Ben Ali — jusqu’à sa destitution et sa fuite grâce à la première révolution populaire du monde arabe — un acteur de la « scène politique arabe » totalement différent. Sarkozy continue le clivage incohérent de sa politique extérieure en apportant son soutien marqué à Israël à plusieurs reprises. On nage dans la confusion, un basculement est en cours, mais il va trouver son apogée avec la Syrie.

La création d’un djihad international bien armé dans la région du Sahel devient possible par la destruction de la Libye et de toutes ses structures institutionnelles. La France se retire et laisse dans les cendres libyennes encore fumantes se déployer des groupes armés profitant d’un chaos généralisé. Viendra la réponse militaire française, encore une fois, au Mali pour endiguer… une situation créée par l’intervention française libyenne. Mais la Syrie a déjà commencé à être déstabilisée. Le grand basculement de la politique française arrive.

Le piège irako-syrien

Il n’y a pas eu de révolution en Syrie. Seulement un embryon de révolte très vite réprimée par Bachar el Assad. La rébellion armée envers le pouvoir de Damas qui débute à l’été 2011 est activée par des groupes salafistes financés et armés par deux monarchies concurrentes du Golfe, l’Arabie Saoudite et le Qatar, plus des factions armées du chaos irakien et quelques autres, venant du Liban, de Libye.

Reflets a traité le conflit syrien, et plusieurs auteurs ont apporté les éléments soulignant sa composante politique et religieuse. Extrait de l’article « Syrie, une balkanisation en marche ? » :

En résumé, des manifestants avec des pierres, peu organisés, qui luttent tant bien que mal contre les forces du régime. Mais pas seulement, loin de là : des groupes salafistes aussi, prêts à toutes les extrémités pour parvenir à leur fin (meurtres de sang froid envers les policiers du régime, mais aussi meurtres de civils qui refusent de les soutenir), et l’armée syrienne de libération. Armée majoritairement composée de déserteurs de l’armée et de combattants étrangers qataris, irakiens (cf article du NYT) et libyens. Une armée à composante sunnite qui procède elle aussi à des exécutions sommaires comme le rapporte ce reportage du Daily star

La ruée sunnite-wahhabite pour déboulonner le pouvoir chiite syrien est en cours depuis 2011. Al Quaïda est de la partie, et personne, parmi les grandes puissances, France en tête, ne veut avouer cette réalité. Les massacres ordonnés par Bachar el Assad s’additionnent à ceux des factions salafistes. François Hollande, fort de ses victoires militaires au Mali, en Centrafrique, ayant approuvé l’intervention en Libye de son prédécesseur, se précipite avec l’intention de bombarder Damas suite au gazage de la population. Laurent Fabius affirme vouloir « armer les factions rebelles ». La France est en train de se mêler d’une guerre civile, religieuse et activée par ses alliés des monarchies pétrolières du Golfe… alors que personne ne lui demande rien.

Le refus de Barak Obama empêchera les bombardements français.

Le Califat, ou la conjuration des imbéciles

La déclaration de « l’Etat islamique en Irak et au Levant » en 2014, groupe d’origine irakienne, rebat les cartes de la région. Le conflit syrien change de visage, et les dernières forces d’occupation américaines assistent impuissante à l’expansion massive d’une armée de djihadistes constituée d’anciens officiers de l’armée irakienne, comme de combattants étrangers et des groupes salafistes présents en Syrie. Les Etats-Unis ont placé au pouvoir en 2006, Maliki, un chiite qui a attisé le clivage sunnites/chiites. La conclusion de cette politique américaine absurde fait exploser l’Irak et engendre le Califat. L’armée de djihadistes s’étend rapidement sur la moitié de l’Irak et rapidement de la Syrie. Egorgements, décapitations filmées, esclavage des femmes, extermination des minorités religieuses, mise en coupe des administrations, du pétrole, des matériels militaires : l’Etat islamique, Daech, le Califat, ce  « proto-Etat » islamique, fondé sur les théories wahhabites saoudiennes, devient une réalité qui s’internationalise.

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La Libye voit ses troupes djihadistes s’inféoder au Califat, Al Qaïda disparait ou presque pour se fondre avec ce dernier. Tous les mouvements intégristes salafistes voient dans la constitution de cet Etat leur « rêve » d’une nation islamique et prophétique prendre forme. Au point que des centaines, puis plusieurs milliers de jeunes gens d’Europe, et d’un peu partout dans le monde, grossissent les troupes de l’armée du Califat.

Pendant ce temps, la réponse américaine reste distante, et surtout parfaitement décalée : des bombardements. La conjuration des imbéciles a débuté.

Hollande, l’ami de tous les infréquentables

A l’été 2014, François Hollande soutient le chef du gouvernement israélien Benyamin Netanyahu qui ordonne le massacre de plus de 2000 civils de la bande de Gaza par des bombardements. La politique arabe de la France n’existe plus. Les relations diplomatiques et économiques avec les plus grandes théocraties du Golfe s’intensifient : les banquiers des milices intégristes de Syrie (l’Arabie Saoudite et le Qatar) sont des interlocuteurs privilégiés de la France, qui pourtant, soutient leur ennemi, Israël. La France qui soutient aussi les rebelles salafistes, mais qui devient leur ennemie lorsque ceux-ci deviennent des membres de l’Etat islamique. Le Calife auto-déclaré de l’EI avait prévenu : les pays qui se mêleraient de les attaquer, en aidant les Etats-Unis, deviendraient des ennemis à abattre.

Les attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher ne sont pas des attaques terroristes, elles sont des actes sanguinaires de fanatiques religieux sans aucune revendication politique. Le terrorisme nécessite une revendication politique pour être taxé de tel. Que la politique extérieure et intérieure de la France aient motivé les 3 apprentis djihadistes du 7 janvier, c’est une certitude. Qu’ils aient été des messagers politiques est sans aucun doute faux. « Vous avez sali notre prophète » est un message religieux, pas politique. Comme attaquer des Juifs. Cette inscription dans une guerre de religions, absurde mais réelle ne fait pas des criminels du 7 janvier des terroristes venant réagir à une politique française. Ceux de vendredi, si.

Messages politiques et pacte avec le diable

Les Français qui ont massacré plus de 130 personnes à Paris vendredi 13 novembre ont lancé un message politique : sur l’action de François Hollande en Syrie et plus globalement sur la politique étangère de la France dans le monde arabe. La revendication du Califat vient appuyer les mots des tueurs. Une infime fraction de la population occidentale s’est fanatisée, puis vassalisée à un projet politique, celui du Califat islamique. Les dirigeants français ont choisi, depuis plusieurs années, de pratiquer une politique étrangère similaire à celles des Etats-Unis, basée sur l’ingérence, la manipulation diplomatique avec des parties opposées, et la domination étrangère par l’action militaire.

Le risque d’engendrer des réponses violentes et aveugles, lorsqu’un pays participe lui-même à des actions violentes et aveugles pour renforcer ses seuls intérêts, est grand. Si jusqu’alors l’ennemi était lointain, ne pouvait réagir, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les forces radicales de l’islam politique wahhabite ont trouvé des failles. Et celles-ci sont simple. Elles s’appellent le désespoir. La rage. La folie meurtrière. L’aveuglement. La conviction de « partager un projet commun », même s’il est destructeur et monstrueux. Toutes ces possibilités présentes dans une partie de la jeunesse occidentale, la plus influençable, la plus manipulable.

Les prêcheurs de mort du wahhabisme sont financé par les mêmes à qui l’on déroule le tapis rouge à l’Elysée. L’argent des wahhabites fait vivre une partie des agents terroristes intérieurs (et leurs proches), des agents illuminée, prêts à se sacrifier au nom de leur « cause ». Le message du Califat est terriblement clair. Les citoyens devraient demander à leur classe politique de faire son devoir d’inventaire. Pactiser avec le diable ne peut que vous jeter en enfer.

Un enfer de balles et de sang, qui comme d’habitude en politique, ne touche que la population, innocente et impuissante.

Quand donc les Français demanderont-ils des comptes à la conjuration des imbéciles pour les pactes infernaux qu’ils signent depuis des années à travers la planète ?