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LQDN pose les bonnes questions : qui pour répondre ?

lundi 24 mars 2014 à 20:53

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La Quadrature Du Net vient de publier aujourd’hui un article dénonçant les pratiques de collaboration du gouvernement auprès des services de renseignements anglais dans le cadre de la surveillance des communications de la population française. L’opérateur français France Telecom-Orange est aussi pointé du doigt, les documents d’Edward Snowden — ainsi qu’un article du journal Le Monde — incitant à penser que le plus grand opérateurs de télécommunications de l’hexagone soit bien celui  :

« qui aide (…) les services de renseignement français, lesquels disposeraient« d’un accès libre et total à ses réseaux et aux flux de données qui y transitent » en dehors de tout cadre légal« .

Toutes ces informations ont déjà été largement traitées par Reflets, et les révélations sur ces pratiques de surveillance par des entreprises françaises, à l’étranger, comme les forts soupçons de pratiques équivalentes au niveau national, ont été effectuées sur notre site bien avant que Snowden ne livre ses documents ou que Le Monde ne s’en préoccupe.

Au delà de cet aspect purement anecdotique, mais qui révèle une forme de suivisme des médias français et d’auto-censure sur ces sujets, l’indignation de LQDN qui déclare que « Depuis des mois, l’exécutif français s’enferme dans un silence assourdissant pour échapper au débat démocratique sur la surveillance d’Internet. Cette position n’est plus tenable au vu des éléments qui s’accumulent et qui démontrent l’inquiétante fuite en avant dans ce domaine. Il est grand temps que l’ensemble des acteurs institutionnels – qu’il s’agisse de François Hollande, du gouvernement, du Parlement, de l’autorité judiciaire ou même de la CNIL – soient mis devant leurs responsabilités pour que ces graves violations des droits fondamentaux cessent et que leurs responsables soient condamnés », semble tout à fait légitime.

Qui pour répondre ?

Le silence du gouvernement français, comme celui de l’entreprise France Telecom-Orange dont l’Etat est le principal actionnaire, semble être un bon moyen pour qu’aucune prise ne soit possible sur ce sujet. LQDN rappelle que

« le rapport de la commission d’enquête du Parlement européen, adopté le 12 mars dernier, indique ainsi que « les parlements britannique et français n’ont (…) pas souhaité participer aux travaux de la commission » et précise que les responsables de la DGSE et de la DGSI ont refusé d’être auditionnés »

L’Europe réagit aux révélations des indélicatesses de la NSA à son encontre et diligente une enquête — enquête à laquelle les parlementaires français refusent de participer ? Pourtant, qui donc d’autres que les parlementaires, dans le système actuel, peuvent demander des réponses au gouvernement sur ces questions de violation des libertés par des pratiques illégales des services de l’Etat ? Personne. Puisqu’en réalité, ni LQDN, ni les médias, ou les citoyens n’ont ce pouvoir. La démocratie représentative est ainsi faite. Il est donc temps de se demander pourquoi aucuns des élus des chambres représentatives ne veut se saisir de ce dossier, pourtant central dans la vie démocratique française.

Qui peut donc faire réagir les parlementaires, pour qu’enfin quelqu’un au sommet réponde aux questions sur les activités illégales de l’Etat français envers ses citoyens ? Et si personne ne le peut : que cela signifie-t-il ?

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NEPAL : Est-ce ainsi que les femmes vivent ?

lundi 24 mars 2014 à 12:32

Ce reportage a été réalisé par Marie Dorigny. Elle a travaillé toute sa vie de reporter sur le travail des enfants, les violences faites aux femmes, la traite des êtres humains. Cette fois, elle s’est penchée sur la vie des femmes au Népal. Un pays dont on parle ces jours-ci pour évoquer le sort des Népalais au Qatar où, semi esclaves, ils construisent les stades de la coupe du monde de foot. Et en meurent. L’afflux des Népalais au Qatar a bien entendu une cause. Celle-ci se trouve au Népal. Leur émigration massive a aussi des conséquences dans leur pays d’origine. C’est tout cela que vous allez comprendre en visionnant les photos de Marie Dorigny et en lisant leurs légendes.


 

Est-ce ainsi que les femmes vivent ?

Dans l’ancien royaume himalayen, les femmes sont devenues les premières victimes de la pauvreté et de la violence qui ont explosé depuis la fin de la guerre civile. Le suicide est  désormais la première cause de mortalité chez les jeunes Népalaises.

Avril 2006, la monarchie qui dirigeait le Népal depuis plus de deux cents ans tombe. Un gouvernement de coalition républicain prend la suite, avec à sa tête ces mêmes maoïstes qui avaient déclenché une guerre civile de dix ans. Avec les accords de paix et l’arrivée d’une nouvelle classe politique, le pays tout entier reprend espoir.

Las, sept ans plus tard, le Népal -et tout particulièrement sa capitale Katmandou- vit une situation encore plus cauchemardesque que la précédente. Les gouvernements successifs ont échoué à mettre en place un modèle de développement économique durable. Privé de ressources naturelles, dépourvu de toute industrie, en butte à l’augmentation mondiale des matières premières, le Népal survit tout juste grâce à l’argent de sa diaspora et à l’aide internationale. La corruption est générale, l’Etat démissionnaire. Le pays tout entier est suspendu à la tenue de nouvelles élections, sans cesse reportées. Tout comme la rédaction d’une nouvelle Constitution.

Les conditions de vie se sont terriblement dégradées, en particulier pour les paysans. Désespérés de voir leur sort s’améliorer un jour, ils ont entamé un vaste mouvement d’exode, vers la capitale mais aussi l’Inde ou les pays du Golfe. Les villages se vident.

Une migration accentuée par les épisodes de famine qui se répètent de plus en plus fréquemment dans les zones rurales, en raison des changements climatiques dans cette région himalayenne. Les faubourgs de Katmandou explosent sous la pression démographique. Inconnus jusqu’alors, les bidonvilles se multiplient et accueillent désormais des milliers de familles totalement démunies qui doivent développer de nouvelles stratégies de survie.

Premières victimes de ces bouleversements, les femmes et les jeunes filles, qui subissent  des abus de toutes sortes. Les violences domestiques, traditionnellement présentes dans la société népalaise, ont explosé, du fait de la misère et du chômage. L’alcool fait des ravages.

Dans les villages désertés par les hommes partis à l’étranger, les femmes livrées à elles-mêmes et  confrontées à une pauvreté grandissante, constituent des proies de choix. Déjà objets, de longue date, de trafics vers les bordels indiens, elles sont désormais des milliers à vendre leur corps dans les bars et dancings de la capitale, alors que la prostitution y était jusqu’alors quasi inexistante. Une nouvelle source d’inquiétude pour les ONG qui craignent que le Népal devienne la prochaine destination phare pour le tourisme sexuel.

Dans le même temps, les avortements sélectifs, pratiqués sur les fœtus féminins, ont fait leur apparition. Un effet pervers de l’arrivée dans le pays des techniques modernes d’échographie.

Un fait résume désormais l’ampleur de la détresse des femmes népalaises : le suicide est devenu, depuis 2010, la première cause de mortalité dans la classe d’âge 15-49 ans.

Confrontés à tant d’urgences, le gouvernement et la société civile s’organisent. Volontaires népalais et travailleurs humanitaires étrangers, soutenus par certains membres de l’ancienne famille royale, tâchent d’enrayer cet enchaînement fatidique en multipliant les programmes d’assistance, de prévention et de développement : alphabétisation des mères, soins médicaux, refuges pour femmes battues ou trafiquées, aide alimentaire d’urgence et aides à l’insertion économique dans les villages… Le gouvernement a même mis en place des brigades de policières spécialisées dans la lutte contre les violences faîtes aux femmes.

Marie Dorigny

Ce reportage n’aurait jamais pu voir le jour sans l’aide précieuse et le soutien des associations et organisations suivantes :

Planète Enfants, Médecins du Monde France, Oxfam, Saathi, Burn Violence Survivors, CAP Nepal, Shakti Samuha, Prisoner’s Assistance Nepal (PA Nepal), Bakward Society Education (BASE), Step Nepal, Included, Women Cell of Police

 

Entretien avec Marie Dorigny, auteure du reportage :

-  Pourquoi ce reportage sur le Népal ?

Cela fait vingt ans que j’y vais et je suis consciente de la situation difficile des femmes népalaises. Je voulais depuis longtemps travailler sur cette problématique. Par ailleurs, je connais  depuis plus de dix ans l’association française Planète Enfants qui travaille au Népal sur ces problèmes de violences contre les femmes et les enfants. En discutant avec eux l’année dernière, ils m’ont expliqué combien la situation s’était détériorée pour les femmes et ça m’a donné l’idée de lancer enfin ce projet.

-  On découvre, dans ton reportage, que les femmes sont particulièrement mal traitées dans ce pays, comme dans tant d’autres. Quel que soit le pays, la religion, ce sont souvent les femmes qui trinquent. Tu as travaillé sur ce sujet pendant de nombreuses années. Peux-tu nous donner ton sentiment : pourquoi cet état de fait ?

Je me pose toujours cette question après toutes ces années et je ne m’explique toujours pas cette haine des femmes qui semble être assez universelle. Depuis plus de vingt ans, je suis témoin d’actes d’une rare violence commis contre les femmes et du mépris que les hommes peuvent leur porter. Cette haine et cette colère poussent les hommes jusqu’à vouloir les détruire, quand, par exemple, ils mettent le feu à une femme. Qu’est-ce qui les pousse à faire cela ? Souvent la vie d’une femme n’a pas de valeur. Elle ne vaut rien, on peut en disposer à sa guise, on peut la détruire, l’échanger, la battre, la violer, la brûler, sans véritable risque de poursuites.  Il y a des facteurs culturels, religieux, des traditions qui sous-tendent ces actes. Les contextes de crise politique et/ou économique, les situations de conflit jouent également. Cela n’évolue que très lentement et parfois, il y a même des retours en arrière. Regardez ce qui se passe en Espagne avec l’IVG. Des acquis sont en train de reculer. En France ou aux Etats-Unis aussi, l’accès à l’IVG est de plus en plus compliqué. Les viols et les violences conjugales, chez nous, ne reculent pas.

-  Marie, peux-tu te présenter en quelques lignes ?

Je suis une photo-reporter. Trente ans de carte de presse derrière moi.  Je travaille depuis de nombreuses années sur les violations des droits de l’Homme, la traite et l’exploitation des êtres humains. Mais aussi sur la condition des femmes.

Mes reportages ont été publiés dans la presse nationale et internationale : National Geographic, GEO, Life, Stern, The Independent.

J’ai également publié quelques livres, toujours sur ces sujets, comme « Enfants de l’ombre », aux éditions Marval, « Cachemire, le paradis oublié », aux éditions du Chêne, « L’inde invisible », aux éditions CDP.

Le travail au Népal que Reflets publie a été réalisé grâce à la bourse du Festival photo-reporter en baie de Saint-Brieux et a reçu le prix Press’tiv@l de Château-Gontier.

Le prochain reportage portera sur l’accaparement des terres dans le monde. Le projet est lauréat 2014 de la bourse de l’Agence française de développement.

-  Photographe/Grand reporter, ça fait rêver comme métier…

Plus beaucoup et plus grand monde ;)

A l’heure où tout le monde a un téléphone pour faire une photo, tout le monde se définit ou est défini comme photographe.

Et dans le même temps la profession s’est précarisée notamment en raison de la crise  de la presse.

C’est un métier avec lequel il devient difficile de gagner sa vie et de se faire une place.

Les photo-reporters ne peuvent plus vivre uniquement de la presse et doivent trouver d’autres formes de financement. Heureusement il y a beaucoup de prix et de bourses qui pallient la défaillance de la presse. Celle-ci devrait réfléchir à l’impact final de son retrait dans ce domaine. Si nous voulons une presse de qualité, il faut une information de qualité et le photo-reportage est l’un des garants de cette qualité.

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Le jour où le point Stasi est né

samedi 22 mars 2014 à 00:46

BANZAI

L’homme qui avait voulu faire croire qu’il était sur place pour attaquer le mur de Berlin au piolet le jour de sa chute tente de nous faire croire que la France utilise les mêmes méthodes que la Stasi, le service de répression politique de l’ex-Allemagne de l’Est. Il y a comme une forme de continuité dans le mensonge. Et tant que l’on y est, au regard de ces mensonges réitérés, Reflets exige sa démission ! Mais si… On ne nous fera pas croire qu’un ancien président de la république, n’a pas été informé par ses collaborateurs du fait que les méthodes de la Stasi ne sont pas appliquées en France. Pas de meurtres d’opposants, pas de tirs à balles réelles sur les exilés fiscaux qui tentent de fuir le pays, pas de mise à l’écart des opposants politiques. Oui, Reflets l’affirme haut et fort, Nicolas Sakozy savait. Ce que l’on savait aussi, c’est que Nicolas Sarkozy est un homme dangereux pour la Démocratie. Il l’a confirmé dans sa bafouille aux Français, publiée dans la Pravda Le Figaro.

L’inversion du sens est une spécialité des néo-conservateurs. Dire une chose tout en pensant l’inverse. Façon Novlangue. A titre d’exemple, on pourrait par exemple citer George Bush qui affirme vouloir apporter la démocratie aux Irakiens. Nicolas Sarkozy ne déroge pas à cette règle. On peut le remarquer dès la fin du premier paragraphe de son courrier :

J’ai par ailleurs trop conscience des peines, des souffrances et des inquiétudes qu’endurent chaque jour tant de nos compatriotes pour ne pas mesurer la chance qui m’a si souvent accompagné tout au long de ma vie. Cette réalité mêlée à mon tempérament fait qu’aussi loin que je m’en souvienne je n’ai jamais aimé me plaindre. À 59 ans, il est sans doute trop tard pour changer. En tout cas, sur ce point…

Je ne me plains pas, mais vous allez voir, tout le reste de mon courrier n’est qu’une longue plainte… Le paragraphe suivant est sur le même thème.

Très vite, toujours dans le registre de l’inversion du sens, Nicolas Sarkozy commence sa plainte à propos de… ce qu’il a lui-même créé, c’est à dire un arsenal judiciaire qui permet à l’Etat français de surveiller massivement et avec bien peu de garde-fous.

Qui aurait pu imaginer que, dans la France de 2014, le droit au respect de la vie privée serait bafoué par des écoutes téléphoniques? 

Selon un décompte ancien de Jean-Marc Manach, au cours des dix ans de pouvoir de Nicolas Sarkozy, notamment comme ministre de l’Intérieur puis comme président de la république, pas moins de 42 lois sécuritaires ont été votées. Et pas des moindres. La loi Perben 2 par exemple. Ce point est particulièrement bien décrit dans cet article du Monde.

Et attention, voici le point Stasi, ou « Point S » :

Aujourd’hui encore, toute personne qui me téléphone doit savoir qu’elle sera écoutée. Vous lisez bien. Ce n’est pas un extrait du merveilleux film La Vie des autres sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi. Il ne s’agit pas des agissements de tel dictateur dans le monde à l’endroit de ses opposants. Il s’agit de la France.

Ce point est merveilleux à double titre. Il renvoie à un imaginaire varié.

La Stasi tout d’abord, cette police politique qui a fait tant de victimes. Pourquoi ne pas avoir choisi la Gestapo ? Ah, zut, oui, c’était à droite ça. Non, la Stasi renvoie au méchant communiste qui mange des enfants.

communistes

Et pour des gens de la famille politique de Nicolas Sarkozy, c’est parlant. La guerre froide, le salut contre le Stalinisme, la belle époque du SAC, des arrangements entre amis.

Mais c’est la deuxième partie de ce paragraphe qui vaut son pesant de cacahuètes :

Il ne s’agit pas des agissements de tel dictateur dans le monde à l’endroit de ses opposants. Il s’agit de la France.

Sur ce sujet,  Nicolas Sarkozy en connaît un rayon.

Lui qui avec ses amis Claude Guéant et Ziad Takieddine ont permis à Mouammar Kadhafi de se procurer un très beau Eagle d’Amesys, pour justement, mettre sur écoute toute la population libyenne et surtout, les opposants du dictateur. Ce n’est pas tout. L’ancien président a également favorisé la vente de ce matériel à d’autre pays riants, connus pour leur respects des Droits de l’Homme, leur justice irréprochable, leur amour de la démocratie, leur police amicale et douce. Comme le Qatar, les Emirats, le Maroc, autres clients d’Amesys, et on en passe.

Et la France, dont parle Nicolas Sarkozy ?

Ah, oui, la France où son quinquennat a été marqué par une dotation faramineuse pour la DGSE, où les outils permettant une écoute massive ont été mis en place. Un doux pays où quelques services, découvrira-t-on peut-être un jour,  peuvent publier leurs propres routes BGP chez des FAI ?

Un pays où le gouvernement interrogeait les FAI pour savoir s’il était possible de faire une sorte de DPI directement dans les Box ?

Un pays où France Telecom offre un accès complet à ses flux à la DGSE ?

Un pays où le gouvernement de Nicolas Sarkozy a lancé un projet pharaonique pour multiplier les capacités d’écoutes téléphoniques ?

Un pays où le développement du Deep Packet Inspection était soutenu financièrement par la Caisse des Dépôts ?

La suite de la bafouille de l’ancien président est du même tonneau…

Dans la République, on n’écoute pas les journalistes, pas davantage que les avocats dans l’exercice de leurs fonctions!

Les journalistes du Monde en savent quelque chose. Ceux qui ont vu leurs ordinateurs volés dans des conditions rocambolesques aussi.

Quant au gouvernement actuel qui s’émeut des élucubrations de Nicolas Sarkozy par la voix du Premier Ministre, il devrait se poser quelques questions sur lui-même.

Dans un Etat de droit, les juges sont indépendants, et la police agit dans le cadre des lois. Le Gouvernement y veille scrupuleusement.

Bien sûr les juges sont indépendants. Bien sûr, la police agit dans le cadre des lois. La plupart du temps.

Quant à l’Etat de droit… Qui a laissé Amesys, puis AMESys continuer ses affaires avec les dictatures ? Qui a laissé un service de renseignement capter 70 millions de communications des Français en un seul mois et les transmettre à la NSA ? Qui a laisser perdurer l’accord Lustre passé très probablement sous la présidence Sarkozy ? Au pays des Droits de l’Homme, sous la gauche, on ne fraye pas avec des dictateurs comme Sarkozy qui recevait Kadhafi ou Assad. Non, non…

Il serait peut-être temps que les Français réalisent que leurs politiques, quel que soit leur camp, droite, gauche, extrêmes variées, les enfument.

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Politique : le besoin urgent de créer de nouveaux modèles

vendredi 21 mars 2014 à 19:41

gauche-droite

Difficile, dans ce pays aux paysages merveilleux et aux pinard uniques [la Frrrrrrrance], de parler politique. Créer du sens, chercher, échanger sur les possibilités de faire cité, mène immanquablement au phénomène dit du clivage.

Droite, gauche, gauche de la gauche, extrême droite, droite de la droite, voire Rouge-Brun, et même Bleu-marine : impossible de sortir de ces vieux clivages faits d’idéologies plus ou moins vieillottes et consternantes. Le plus amusant est de voir la confusion la plus grande se répandre entre factions de la population visiblement irréconciliables parce qu’ancrées dans des camps qui ne peuvent que se combattre. Il y aurait ainsi les gens ancrés à gauche : ils croient en des valeurs de gauche, plus ou moins marquées, jusqu’aux super représentants de Karl, gonflés aux slogans des auteurs du XIXème, et du début du XXème siècle, qui affichent des grands A comme on porte un tee-shirt de Death-Metal. Il faut bien marquer son identité et se laisser croire qu’on défend les bonnes valeurs, tout en vivant à rebours de celles-ci, sans aucune chance que le monde qu’on aimerait créer ne puisse exister un jour. Et quand bien même il existerait, pas certain que ceux qui pensent en être les principaux acteurs ne seraient pas les premiers à avoir du mal avec celui-ci : les anarchistes en carton remplissent les annales des combats politiques, la société post-moderne néo-libérale se porte très bien, merci pour elle. Et tant pis pour ceux qui l’ont prise en pleine poire.

Etre à droite, à gauche, ça sert à quoi ?

Vous êtes-vous déjà posé cette question ? Avez-vous besoin de vous définir par cette appartenance ? Si vous vous pensez à gauche (ce qui est en fait très difficile dans un monde carrément à droite, mais il y en a plein, pourtant), pouvez-vous vous demander ce que cela signifie ? Votre combat a-t-il une infime chance d’infléchir le rouleau compresseur mondial majoritairement basé sur une économie de droite, avec des politiques sociales de droite ? Que vous inspirent les pays qui appliquent des politiques véritablement marquées à gauche ? Si l’on pense à des nations d’Amérique latine, qu’est-ce que donnerait leur modèle mis en œuvre en France ? Dans le même temps, l’injustice flagrante du système actuel, piloté par des dominants qui écrasent une majorité de dominés n’est pas satisfaisant. Si l’on est de droite, on devrait se questionner sur la justesse du système mis en place par son propre camp, avec l’idéologie que l’on défend. Et donc, aucune proposition d’un quelconque courant de pensée politique n’est en mesure d’offrir un ré-équilibrage en faveur d’une société moins injuste, plus apaisée, humaniste, ouverte et se consacrant au bien public avant toute chose (ces éléments ne semblent pas appartenir à un camp plutôt qu’un autre, non ?). Mais qu’est-ce qui cloche donc ? Hummmm ?

Arrête un peu, deux minutes…

Gueuler contre plein de trucs est plutôt sain. Le décryptage des entourloupes massives qui nous plombent est nécessaire. Par contre, dès qu’il est question d’aller de l’avant, de proposer, d’essayer de vouloir inventer, c’est la catastrophe : les vieilles lunes ressortent, avec leur lot de théories politiques datées ou d’inventions malsaines soutenues par les pires élans. De l’extrême gauche à l’extrême droite, ceux qui aimeraient « faire la révolution », ou « changer le système » ne font qu’une seule chose : resserrer les rangs d’un grand nombre qui craignent les « solutions » bien marquées de chacun de ces camps. Quant à ceux qui veulent piocher dans les deux sphères idéologiques, c’est encore pire : ils créent une confusion des genres telle, que leur message, connoté des théories les plus moisies, en devient pathétique.

e-r

E&R : et si en réalité c’était un épisode de X-Files ?

Du côté des mous de la politique établie, les gestionnaires sans imagination, nourris aux petits arrangements et aux inventions fiscales, qui passent leurs journées à chercher comment saupoudrer,  retirer, qui du côté des entreprises ou qui du côté des salariés ou des chômeurs, c’est l’incurie la plus complète. La population le voit bien, et elle sait : ces deux camps, constitués d’un Parti Socialiste et d’une UMP sont une énorme farce. Il y aurait donc, visiblement, l’espace et la nécessité d’inventer quelque chose d’autre. Une forme nouvelle d’élan politique, un terreau créatif de propositions économiques, sociales, institutionnelles qui chercherait à penser le monde tel qu’il est, au XXIème siècle, avec ses avantages et ses défauts, et pas comme il devrait être selon telle ou telle croyance politique issue ou de la gauche ou de la droite. Ce n’est pas un parti du centre, ou un parti pirate qui devrait émerger, mais une nouvelle manière d’envisager et la politique, et la société, et surtout l’engagement. Pourquoi se connoter ? Vous connaissez des codeurs de gauches et des codeurs de droite ? Un admin de droite sécurise mieux un serveur qu’un admin de gauche ? L’humanisme est-il de gauche ou de droite ? Ni l’un ni l’autre mon capitaine : il y a des valeurs, qui rapidement deviennent du sens, qui n’ont aucune obligation à être cataloguées dans ces vieux camps étroits complètement désuets. La neutralité du Net ? Rien à voir avec une option idéologique marquée à gauche ou à droite. Il faut savoir s’arrêter un peu, deux minutes, parfois. Et le mieux vient quand on se recule encore un peu plus…

Fais gaffe, si tu continues, je te sors mon Chouard

Non, les types qui squattent la webosphère et les tentes de meetings, et qui prétendent justement réfléchir à un nouveau modèle, ne sont pas les bons. C’est une affirmation, et chacun a le droit de la contester en dégainant, par exemple, sa carte du Chouard-Club de la Vendée du Sud, ou du fan-club de François Asselineau de la région PACA. Ces individus ne veulent pas qu’on les taxe d’être à gauche ou à droite, et ils aimeraient beaucoup être l’Alternative. Mais ils ne le sont pas. Ils sont des avatars du vieux clivage, baignés d’une pensée en creux, basée sur l’idéologie très efficace, appelée populisme : c’est le peuple qui sait le mieux, donnons le maximum de pouvoir au peuple. Les très gauchistes adorent, les très droitiers aussi, et le reste se pose plein de questions. Parce que le peuple, c’est la majorité. Et si la majorité veut fermer les frontières, chasser les étrangers, rétablir la peine de mort, de l’autorité à tous les étages, revenir 50 ans en arrière, ça peut être un peu ennuyeux pour l’autre partie du peuple mis en minorité…

chouard

Etienne, il faut prendre des vacances, tu t’embrouilles là…

Avec un peu de distance, il apparaît clairement que les clivages politiques servent les professionnels de la politique des deux grands courants. C’est grâce à ces clivages que la population se divise et s’emmêle les pinceaux, et répète, décennies après décennies les mêmes procédés : vote, déception, grogne, vote, déception, grogne… Une aubaine pour les gestionnaires. La population, vieillissante, il est vrai, ne sait plus trop à quel saint se vouer. Certains en viennent même à penser qu’ils ne sont plus rien en politique : ni de gauche, ni de droite, puisque ni l’une ni l’autre n’est capable de proposer quelque chose de satisfaisant, qui améliore les choses. Certains pensent que ceux qui sont plus près de la « vraie gauche » pourraient être « en mesure de », mais avec des idées et des solutions très en déça des enjeux modernes, complexes et demandant beaucoup plus de souplesse que ce qu’une idéologie trop fortement ancrée ne peut offrir. Et puis, il y a encore et toujours des politiciens professionnels…

Ceux plus à droite que la droite de gouvernement y vont de plus en plus par dégoût des autres, par hargne pure aussi : il y a un désespoir politique certain dans ce pays. Et pourtant, c’est sur ce terreau là, justement qu’un nouveau modèle pourrait se constituer. Modèle que n’est pas le Collectif Roosevelt, malgré toutes les apparences de surface. Parce que ce nouveau modèle devrait être dégagé des vieux démons et des courants pathétiques bien connus. Un truc autonome, sans leader, sans politicien connu ou figure médiatique connoté, forcément. Mais avec plein de gens prêts à hacker le système, pas le détruire. Avec pour idée centrale : un nouveau modèle politique, pour un nouveau modèle de société. Ca aurait de la gueule. Mais pour ça, il faudrait arrêter un peu, deux minutes, et sortir de la propagande à caractère idéologique. Pour inventer, modifier, changer, innover, détourner le système en place qui asphyxie tout et tout le monde : une lente agonie qui peut durer encore longtemps. Et dans ce cas de figure, plus c’est long, plus c’est pas bon…

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Science subtilement colonialiste : Radiolab, les Hmong et la Pluie Jaune

jeudi 20 mars 2014 à 12:35
gouttelettes jaunes

Gouttelettes de Pluie Jaune
(Source : Wikipédia, US Department of Defense, Domaine Public)

Radiolab est une émission américaine de radio, produite et diffusée par des institutions publiques sans but commercial : radio de New York WNYC et réseau public NPR. Dans le paysage radiophonique des États-Unis, dominé par des réseaux dérégulés et concentrés dans les mains de quelques multinationales, inondés de publicité, d’information en continu, de musique de masse et de commentaires politiques, Radiolab est une rare oasis d’intelligence, un OVNI des ondes, un signal fort qui se détache nettement du bruit ambiant.

L’émission se définit comme « un show à propos de la curiosité, dans lequel le son illumine les idées, et les frontières imprécises entre science, philosophie, et expérience humaine ». Des questions fondamentales, profondes et parfois difficiles sur la musique, les sens, l’histoire, la science, la mémoire, la moralité, le temps, notre relation avec les animaux, les maladies, le cerveau, le sommeil, y sont discutées pendant une heure, avec de multiples interventions de chercheurs et de témoins. Même si elle est très didactique, ce n’est pas exactement une émission scientifique de vulgarisation, puisque l’accent est mis avant tout sur l’interaction entre la culture humaine et les problématiques scientifiques, parfois à la limite de l’ethnologie.

Le style sonore est très particulier, immédiatement reconnaissable, et à l’opposé des documentaires traditionnels. Une atmosphère intime et profonde se crée chez l’auditeur grâce à un montage très travaillé, au rythme lent, qui utilise des musiques d’ambiance parfois dissonantes, des sons sous forme de ponctuations sonores qui soulignent chaque intervention, et parfois même de longs silences. Cette ambiance esthétique dramatisée donne plus d’impact aux longs extraits de discussions qui mettent en avant le contexte et le vécu des témoins, experts ou personnes ordinaires, entrecoupés par des dialogues ou des commentaires en studio entre les deux présentateurs. Écouter Radiolab, c’est un peu comme partager une expérience avec des amis passionnants, assis sur un tronc d’arbre, devant un feu de bois nocturne. Un moment de radio qui fascine, captive, instruit, sans jamais être soporifique.

Les deux coprésentateurs de l’émission sont Robert Krulwich, journaliste scientifique vétéran avec une carrière de plus de trente ans entre radio et télévision, et Jad Abumrad, jeune américain d’origine libanaise,  compositeur avant de se lancer dans le journalisme à la radio, ce qui explique l’importance du montage sonore de l’émission. Pour l’originalité de son concept et son exploration des questions philosophiques et scientifiques, Abumrad a reçu en 2011 une bourse MacArthur qui récompense chaque année la créativité exceptionnelle d’une trentaine de personnes à travers le monde. Ce ne sont donc pas des présentateurs moyennement décérébrés et incultes comme on en rencontre fréquemment sur les ondes, qui manufacturent du faux sensationnel et chassent l’anecdote à longueur de journée, mais des journalistes intelligents habitués à la complexité du monde, à la prise en compte d’opinions variées et à une approche respectueuse, sensible et empathique de ses sujets.

Un scandale inattendu

Le 24 septembre 2012, Radiolab diffuse son nouvel épisode intitulé The Fact of the Matter, que l’on pourrait traduire en français par Le fait établi. Pendant une heure, la notion de vérité est explorée, à travers trois exemples très différents. L’objectif est de montrer que la réalité prend parfois une forme un peu plus complexe qu’une simple liste de faits établis. Établis par qui ? Chacun peut construire sa propre vérité à partir de données objectives, scientifiquement validées ou non. Il s’agit donc, encore une fois, d’un voyage radiophonique dans les profondeurs de la nature humaine et de notre façon de percevoir nos expériences du monde.

Sauf que cette fois, l’émission fait scandale.

Pas un de ces scandales artificiels hebdomadaires manufacturés pour vendre du papier. La controverse n’atteint pas les grands médias généralistes. Elle ne fait pas la une de CNN, du Huffington Post ou autre usine à clics. Mais elle est réelle, fait couler beaucoup d’encre, touche profondément, et parfois choque une partie du public passionné de Radiolab, qui ne s’y attendait vraiment pas. Certains jurent qu’ils n’écouteront plus l’émission, ou du moins, pas de la même façon. Qu’il y aura un avant et un après. Il n’y a pas de pire trahison que celle qui vient de ceux que l’on aime.

Les Hmong, oubliés de l’Histoire

Quel est donc le segment qui a offensé le public ? Le second sujet de cette émission à propos de la perception de la vérité concerne un événement déjà ancien, qui a eu lieu vers la fin des années 70 en Asie du sud-est, après la défaite des USA au Vietnam et leur retraite précipitée. Les Hmong sont une ethnie minoritaire originaire du centre de la Chine, qui se sont peu à peu dispersés, notamment vers les montagnes du sud de la Chine et du nord du Laos et du Vietnam (3). Comme les Français avant eux, les Américains ont recruté les Hmong dans leurs divers conflits, puisqu’ils connaissent parfaitement le terrain difficile et montagneux, d’où leur surnom de « peuple montagnard ». En marge de la guerre du Vietnam, la CIA entraine et équipe au Laos une force irrégulière composée de guerriers Hmongs pour assister l’armée royale laotienne, contrer l’influence nord-vietnamienne, pratiquer la guérilla anticommuniste, et, si besoin est, récupérer et exfiltrer les pilotes américains abattus au-dessus de la région. C’est la guerre civile laotienne.

Après 1975 et le dernier hélicoptère qui s’envole de l’ambassade US de Saïgon, le peuple montagnard est abandonné à son sort. Sans le soutien militaire et financier des USA, la guérilla Hmong s’étiole rapidement, malgré quelques derniers soubresauts, et ne peut rien contre la répression du Pathet Lao communiste, qui vient de prendre le pouvoir au Laos. Les Hmong sont considérés par le gouvernement comme des ennemis intérieurs, des traitres alliés aux impérialistes, et sont traqués et massacrés, sans distinction entre guerriers et civils, jusqu’au cœur des jungles dans lesquelles ils se cachent. Certains observateurs avancent le terme lourd de génocide. Plusieurs centaines de milliers traversent fleuves et montagnes à pied et se réfugient en Thaïlande, aux USA, en France. D’autres sont envoyés de force dans des camps de rééducation, ou se réintègrent silencieusement en marge de la société laotienne. Un destin tragique qui rappelle celui des Harkis en Algérie, ou des guerriers tibétains entrainés puis abandonnés par la CIA. Le peuple montagnard était-il du bon ou du mauvais côté de l’Histoire au cours de ces multiples conflits provoqués par d’autres ? Résistants ou terroristes ? Pris entre le marteau et l’enclume de la guerre froide, peut-être voulaient-ils tout simplement vivre libres chez eux.

Ce passé douloureux forme le contexte du segment de l’émission Radiolab qui nous intéresse. Dans leur volonté de trouver des vérités multiples à propos d’un même événement, les producteurs de l’émission choisissent un incident qui a eu lieu au cours des opérations dites de pacification des Hmong par les armées du Laos et du Vietnam, soutenues par l’URSS, après le départ des soldats américains de la région. C’est l’épisode de la « Pluie Jaune ».

La Pluie Jaune, attaque chimique ?

Les Hmong, cachés dans leurs villages de la jungle, affirment qu’ils ont été victimes d’attaques chimiques ou biologiques dans la seconde moitié des années 70. Des avions militaires ou des hélicoptères diffuseraient des nuages toxiques formés de gouttelettes d’un liquide huileux jaunâtre, qui tombent sur le feuillage en produisant un bruit similaire à la pluie, et qui tuent par contact et sans distinction êtres humains et animaux domestiques. Les témoignages recueillis dans les camps de réfugiés en Thaïlande semblent nombreux et assez concordants. Ils décrivent la souffrance et les symptômes : brûlures et cloques sur la peau, nausées, vomissements, diarrhées, saignements, qui conduisent parfois à une mort rapide. Malgré le manque d’informations médicales précises, les incidents sont documentés de manière indépendante par des journalistes ou par des envoyés du gouvernement Carter avant 1980, et des échantillons de gouttes jaunes sont ramenés et analysés chimiquement dans des laboratoires américains, gouvernementaux et académiques. Un professeur de pathologie végétale du Minnesota, Chester J. Mirocha, y trouve plusieurs mycotoxines, notamment du trichothécène ou toxine T-2 qui, bien que d’origine fongique naturelle, semble avoir été produit en masse et concentré pour le transformer artificiellement en arme chimique.

Il n’en faut pas plus au gouvernement des USA, jamais avare de vraies ou fausses raisons pour commencer une guerre, pour lancer un avertissement public. En 1981, le Secrétaire d’État (équivalent du Ministre des Affaires Étrangères français) de la nouvelle administration Reagan annonce au monde que les Soviétiques fournissent les armées du Vietnam et du Laos en armes biologiques, qui sont utilisées contre les populations civiles. Reagan en personne fait de même devant les Nations Unies en 1982. Les Russes répliquent que les Américains n’ont pas de leçons à donner, puisqu’ils ont eux-mêmes utilisé des millions de tonnes de napalm et de défoliants contaminés à la dioxine au Vietnam, comme le fameux Agent Orange, et qu’ils ne cherchent qu’à justifier la reprise de leurs propres recherches sur les armes chimiques et biologiques, par exemple la mise au point d’une nouvelle bombe au sarin nommée Bigeye. D’autres gouvernements occidentaux, dont la France, mènent des recherches et soutiennent la version US. Au contraire, le gouvernement australien exprime des doutes. Évidemment, malgré leurs accusations virulentes, les deux superpuissances mènent à l’époque des travaux secrets sur les armes chimiques et biologiques (anthrax, gaz innervant), ce qui est interdit par au moins deux conventions internationales qu’ils ont signées. En somme, une fois de plus, les Hmong se retrouvent comme des pions de la guerre froide, malgré eux au milieu d’un bal des menteurs et d’une guerre rhétorique et géostratégique entre les deux blocs. Leur histoire tragique semble passer au second plan dans ces luttes de pouvoir à l’échelle de la planète.

Les abeilles constipées du Laos

L’un des derniers chapitres de cette saga se déroule en 1983. Le professeur Matthew Meselson de Harvard est l’un des piliers historiques de la biochimie et de la biologie moléculaire. Il n’a jamais reçu le Prix Nobel, mais le mérite amplement.  On lui doit, entre autres, la découverte de la réplication semi-conservative de l’ADN grâce à ce que l’on appelle souvent « la plus belle expérience de la biologie ». Plus tard dans sa carrière, il s’intéresse aux armes biologiques et chimiques, et milite pour leur éradication. Cet éminent scientifique, en bon sceptique, doute de la théorie des gouvernements successifs à propos de la Pluie Jaune. Il entreprend des recherches indépendantes au Laos avec son équipe, obtient des échantillons, puis organise une conférence avec des botanistes et entomologistes. Pour lui, les gouttelettes jaunes séchées ne contiennent que du pollen de plantes locales, vidé de son cœur nutritif, donc digéré par un animal. Aucune trace de mycotoxine. Leur conclusion ? Les gouttelettes jaunes sont des excréments d’abeille. Le phénomène a déjà été observé en Chine et en Thaïlande : des nuées d’insectes se mettent parfois à déféquer en masse au cours de leur vol, peut-être à cause de conditions climatiques ou saisonnières particulières. Une crise géostratégique majeure déclenchée par du caca d’abeille, c’était jusque-là un fait inédit. Dans le même temps, les témoignages des réfugiés Hmong et les données biomédicales sont réexaminés en détail, et ne semblent plus aussi solides, ni même concordants. Beaucoup de rumeurs et de ouï-dire, mais peu de témoins directs. De multiples raisons peuvent expliquer les problèmes graves de santé des réfugiés, à cause des conditions hygiéniques déplorables dans la jungle, le manque d’eau potable et les carences alimentaires. De plus, leurs réserves de céréales peuvent être contaminées par des champignons producteurs de mycotoxines dans le climat humide, ce qui donne une explication plus simple et naturelle à un possible empoisonnement chronique des Hmong.

Aujourd’hui, face à ces hypothèses contradictoires, le consensus prudent à propos de la Pluie Jaune est que, pour cause de données anciennes, fragmentaires et contradictoires, par manque d’observateurs indépendants dans des lieux difficilement accessibles en temps de guerre, personne n’est vraiment certain de ce qu’il s’est réellement passé dans les jungles du Laos.

Sauf, bien sûr, les présentateurs de Radiolab.

La gifle de Radiolab

Le segment de l’émission consacré à la Pluie Jaune dure environ 25 minutes. Il commence avec le témoignage d’un ancien officier de la CIA stationné à l’époque dans la région, qui indique avoir pris connaissance de centaines d’alertes concernant des attaques chimiques probables. Puis Eng Yang, un réfugié Hmong qui habite maintenant aux USA, raconte la répression et les massacres, et affirme avoir vu de ses yeux des villages quelques heures après les attaques, les fameuses gouttelettes jaunes, et les conséquences presque immédiates du poison sur les humains et les animaux. Sa nièce, Kao Kalia Yang, un auteur qui a écrit un livre de mémoires sur l’épopée de sa famille, traduit son témoignage. Le tout est entrecoupé d’archives, discours ou extraits de journaux télévisés. La dramaturgie sonore est très bien construite, on se croirait dans un reportage de guerre. Mais le ton glisse progressivement et solidement vers une réfutation de la Pluie Jaune comme attaque chimique. Les scientifiques distingués expliquent longuement et en riant comment ils en sont venus à soupçonner les abeilles constipées plutôt que les Soviétiques, comment presque tous les laboratoires n’ont jamais détecté de mycotoxines dans les échantillons. Les journalistes de Radiolab, par leurs commentaires en voix off qui ponctuent les entretiens, montrent clairement qu’ils ont maintenant choisi leur camp : les scientifiques ont raison. Les réfugiés n’ont fait que transformer des rumeurs en vérité, des coïncidences en causes et effets. Le regard revient alors sur le témoin Hmong et sa nièce.

Et là, en tant qu’auditeur, on passe six minutes très difficiles.

Le ton devient presque accusateur, très loin de l’ambiance réjouissante habituelle de Radiolab. On croirait une enquête sur un politique pris la main dans le sac en train de détourner de l’argent public. Alors que Eng Yang vient de parler du massacre de son peuple, Robert Krulwich, qui conduit l’entretien, insiste lourdement par trois ou quatre questions successives sur le fait que le témoin n’a en fait jamais vu de ses yeux un avion ou un hélicoptère répandre de la Pluie Jaune. Il n’a pas de preuves directes. Le journaliste met explicitement et frontalement en doute l’histoire de ce réfugié. Il rejette ses explications. Ce ne sont finalement que des rumeurs. Le contexte de la souffrance des Hmong est oublié. Les attaques aériennes constantes sur les villages, la panique, la fuite pour sauver sa vie. La voix de sa nièce, qui traduit la conversation, commence à craquer. Une fois de plus, les Hmong sont ostracisés, leur douleur et leurs morts ignorés, leur histoire rejetée, leur vérité niée. En pleurs, elle met un terme à l’entretien. Un silence total de 18 secondes suit. À la radio, c’est extrêmement long. C’est pourtant un silence bienvenu, pour se remettre du coup de poing dans l’estomac que l’on vient de subir.

Retour en studio. Les deux journalistes commentent ce qui s’est passé. Jad Abumrad raconte qu’ils ont passé plusieurs semaines à se demander quoi faire de cet entretien, s’il fallait le diffuser ou pas. Il semble clairement troublé, et montre une certaine humanité en se demandant s’ils ne sont pas allés un peu loin en se concentrant uniquement sur la réalité scientifique de la Pluie Jaune, sans prendre en compte l’immense souffrance humaine qui entoure cette histoire. Les Hmong ont associé fortement les attaques chimiques aux massacres dont ils ont été les victimes. Nier la réalité de la Pluie Jaune, c’est nier leur souffrance. Robert Krulwich, au contraire, insiste sur le fait qu’il a eu raison de se focaliser sur le thème de leur recherche, en oubliant le reste. Il va même plus loin. Il accuse Kao Kalia Yang de ne pas être intéressée par les conséquences stratégiques de la Pluie Jaune : Reagan a utilisé cet incident pour justifier l’élaboration par les USA de nouvelles bombes capables de disséminer du gaz neurotoxique sarin, pour la première fois depuis 20 ans. Ironiquement, il va jusqu’à dire, alors qu’il a tout pouvoir d’éditer l’entretien, que Yang cherchait à monopoliser la conversation et l’attirer dans une direction différente de celle que le journaliste avait décidée à l’avance.

Cette conversation entre les deux journalistes est fascinante. L’inclure dans l’émission est une brillante et courageuse idée. Elle renvoie a des problèmes auxquels les journalistes font face au quotidien, mais qu’on ne voit jamais dans le produit final. Comment gérer un entretien qui se passe mal ? Un journaliste peut-il interroger un témoin comme le ferait un officier de police ? Doit-il prendre des pincettes, au risque de rater l’information qu’il cherche ? S’autocensurer pour éviter les débordements émotionnels ? Pousser vers la conclusion qu’il a déjà en tête ? Jusqu’où peut-il éthiquement et moralement aller ?

Réactions épidermiques

La diffusion de cette émission en septembre 2012 provoque des réactions contrastées, parfois épidermiques, chez les auditeurs de Radiolab, pas du tout habitués à ce genre de confrontation. Des centaines de commentaires sont écrits sur le site web de l’émission. Kao Kalia Yang répond par un article cinglant publié sur le web, qui accuse les journalistes de racisme. On y apprend que de longues parties de l’entretien ont été coupées au montage, notamment celles concernant la récolte traditionnelle du miel par les Hmong, qui connaissent très bien les abeilles des montagnes du Laos, et ne pourraient pas confondre leurs déjections avec des traces d’armes chimiques. D’autres pointeurs sur des recherches scientifiques mettant en doute ces histoires d’insectes, ou qui confirment la présence de mycotoxines, ont aussi été ignorés.

Les journalistes se rendent compte qu’ils sont allés un peu trop loin. Dans les jours qui suivent, la version en podcast sur le web est modifiée plusieurs fois, sans indication précise de ce qui a été changé. Un rire qui suit l’hypothèse du caca d’abeilles, malvenu quelques minutes après la description de massacres massifs et la description d’êtres humains en train d’agoniser, est supprimé. Robert Krulwich prend une petite minute à la fin pour s’excuser de son interrogatoire au ton inquisitorial.

Malaise

Une deuxième écoute de l’émission renforce le sentiment de malaise et l’impression désagréable d’un certain manque de respect. Tous les intervenants sont présentés, avec leur nom, leur métier et leur titre officiel : « Tom Seeley, professeur en neurobiologie et comportement à l’Université Cornell ». Mais la famille Yang est introduite comme « un Hmong et sa nièce ». Le fait que l’un travaillait officiellement pour les autorités thaïlandaises à documenter l’expérience des Hmong, et que l’autre est une écrivaine reconnue et publiée n’est même pas indiqué. L’interview fait penser à une embuscade, à un piège tendu. Robert Krulwich a déjà décidé que la Pluie Jaune est une fausse rumeur, et que ses témoins ne peuvent pas accepter la vérité qu’il détient, lui. Après tout, ce sont des indigènes ignares à peine sortis de leur jungle, les aspects techniques les dépassent sans doute, inutile de se fatiguer avec une approche nuancée et sensible. C’est un peu l’impression qui s’en dégage. Le contraste avec l’obséquiosité des journalistes face aux scientifiques occidentaux est flagrant. On se doute que le journaliste ne se permettrait pas une telle agressivité avec un professeur de Harvard ou de Cornell. Jamais il ne les remet en question. Pourtant, leurs hypothèses sont aussi contestées par d’autres. L’exploration scientifique se doit de rester neutre, y compris quand elle approche des savoirs traditionnels ou transmis oralement.

Même dans le cas où Eng Yang se trompe, ce qui est possible, que la Pluie Jaune est vraiment produite naturellement par les abeilles, et que les Hmong sont morts pour d’autres raisons que des attaques chimiques, la façon de mener l’entretien et de construire l’enquête reste très critiquable. Après trente ans, et avec une telle charge émotionnelle dans les histoires vécues, la mémoire peut être influencée, et s’entretenir avec un seul témoin n’est pas suffisant pour confirmer ou réfuter une hypothèse qui concerne une population entière. Il faut en interroger des dizaines, croiser et recouper les déclarations. Tenter de définir une vérité historique ou scientifique, si une telle chose existe, c’est un travail de chercheur spécialiste, qui demande une approche nuancée et de longue haleine. Le témoignage de victimes n’en est qu’un aspect, pas le plus fiable. Il est nécessaire de les compléter avec des données plus objectives : médicales, épidémiologiques, biochimiques, stratégiques, géographiques, statistiques, ainsi que du renseignement militaire s’il est disponible. C’est cet assemblage de centaines de fragments de preuves qui permettra de faire ressortir une théorie plutôt qu’une autre. Les vérités absolues sont rares en sciences. Ce travail a d’ailleurs été fait dans le cas de la Pluie Jaune, en tenant compte de milliers de nouveaux documents secrets américains, récemment déclassifiés, mais il n’est pas cité (6). Si les auteurs de cette étude ne se prononcent pas définitivement, ils expliquent que l’ensemble des données accessibles est compatible avec des attaques chimiques.

Où est la vérité ?

Après tout, rien n’empêche une réalité intermédiaire d’exister, entre le noir et le blanc. Peut-être qu’il y a eu en même temps des attaques chimiques et des abeilles constipées dans les jungles du Laos. Peut-être certaines mycotoxines détectées ont une origine naturelle, et d’autres non. Peut-être les échantillons analysés par les laboratoires occidentaux étaient un mélange des deux. Ces hypothèses médianes, parfaitement valides, ne sont pas du tout envisagées.

On peut oser un parallèle historique avec la Shoah, malgré le danger de rapprocher deux faits historiques aussi profondément différents. Anne Frank et des milliers d’autres prisonniers sont morts du typhus dans les camps de concentration nazis. Cela n’invalide en rien la réalité historique de l’extermination massive et volontaire des Juifs d’Europe, parfaitement documentée par un vaste ensemble cohérent de déclarations de survivants et de bourreaux, de documents saisis de l’administration nazie, et autres données objectives, comme l’existence de chambres à gaz, crématoires, fosses communes, de photos aériennes et beaucoup d’autres. Par ailleurs, les premiers témoignages directs de résistants polonais sur la Solution Finale, comme celui de Jan Karski, début 1943, sont considérés comme des exagérations et de la propagande, et ne sont pas pris au sérieux par les Alliés. Pour continuer dans le parallèle, on peut aussi se demander quelle serait la bonne méthode pour interroger un négationniste ? Dans ce cas, un ton agressif de la part d’un journaliste dérangerait sans doute beaucoup moins, à cause de la quantité de preuves accablantes qui existent.

Un petit détail manque aussi cruellement dans cette enquête. Il n’y a aucune mention du fait que les USA ont utilisé des armes chimiques pendant la guerre du Vietnam, qui est pourtant intimement liée à la répression ultérieure contre les Hmong. Soixante-quinze millions de litres d’Agent Orange, un mélange chimique concentré agissant comme défoliant et herbicide, ont été déversés sur les forêts, les jungles et les champs de riz vietnamiens. À cause de la contamination par une dioxine extrêmement toxique et stable dans les sols, les effets à long terme sur la santé des humains ont été terribles et sont aujourd’hui bien documentés. De l’autre côté, le développement par l’URSS d’armes biologiques à base d’anthrax, révélé par l’accident de Sverdlovsk en 1979, n’est pas non plus évoqué.

Radiolab a voulu présenter un cas d’approches multiples de la vérité, en prenant comme exemple l’affaire de la Pluie Jaune, qui reste un mystère non résolu de nos jours. Les journalistes ont partiellement et involontairement réussi leur pari. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est que leur propre recherche de la vérité est aussi, ironiquement, très critiquable. En privilégiant une hypothèse et certains témoignages plutôt que d’autres, en ne traitant pas leurs sources avec la même neutralité et le même respect, en se focalisant sur l’aspect technique et en oubliant le contexte humain, ils ont aussi démontré que la communication scientifique, qu’ils pratiquent en général avec talent, peut tomber dans des biais subjectifs et des travers colonialistes, sans même que l’on s’en rende compte, en méprisant subtilement les témoins non occidentaux. Au final, cette émission reste une excellente leçon de journalisme, mais peut-être pas pour les bonnes raisons.

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